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Interview accordée au journal L'Humanité (France) (18-05-05)

Interview accordée au journal Le Méhariste (15-08-05) *


Interview accordée au journal L'Humanité (France)

 

«La transition ne doit pas être l’affaire des seuls militaires»
Mohamed Ould Maouloud, président du principal parti de gauche reconnu dans le pays, l’UFP, évoque les enjeux de l’après-coup d’État.

Correspondance particulière

 

Le président de l’Union des forces progressistes (UFP), héritière du Mouvement national démocratique (MND) et principal parti de gauche reconnu en Mauritanie, analyse pour l’Humanité le coup d’État qui a renversé le président Maaouiya Ould Taya le 3 août dernier.

Avez-vous été surpris par le coup d’État du 3 août malgré le dialogue que vous aviez engagé avec le président déchu ?
Mohamed Ould Maouloud.
Effectivement, notre parti était le seul parmi toutes les formations politiques à préconiser depuis 1998 la recherche d’un compromis national destiné à surmonter la grave impasse politique du processus de démocratisation, qui avait fait suite aux premières élections présidentielles controversées de 1992, doublée d’une crise économique et sociale des plus explosives. Nos discussions avec le président Maaouiya Ould Taya furent laborieuses avant d’aboutir à un premier résultat encourageant, à savoir l’organisation des élections législatives et municipales d’octobre 2001 dans des conditions de relative transparence ; ce qui était une première. Mais depuis lors, le dialogue bilatéral pouvoir-UFP a piétiné. Par contre, les autres acteurs politiques, aussi bien ceux de la mouvance présidentielle que de la majorité, ont fini par se rendre compte, après les putschs manqués de juin 2003 et septembre 2004 que le pays était menacé de guerre civile identitaire si la compétition politique prenait un tour violent, tant les clivages tribaux, régionaux et ethniques avaient été exacerbés par le pouvoir en place. Ils ont tous opté pour le dialogue et la recherche d’un compromis. Mais c’était trop tard.

L’ex-chef d’État ne voulait pas se rendre compte que son pouvoir ne pouvait plus gouverner comme avant et que son peuple, dans le sens large du terme, y compris de larges secteurs de la grande bourgeoisie d’affaires, ne pouvait plus supporter un ordre oppresseur et insensible aux exigences du pays. C’est dans ce contexte donc que les hommes de confiance d’Ould Taya décidèrent eux-mêmes de donner le coup de grâce à son pouvoir. Cela dit, l’UFP reste, par principe, hostile a toute prise du pouvoir par la force.

 

À ce stade quelles devraient être les premières mesures d’urgence pour mener à bien la période de transition ?
Mohamed Ould Maouloud.
Il est d’abord important que la transition ne soit pas l’affaire des seuls militaires. Il faut un accord préalable entre l’ensemble des acteurs politiques sur le programme de la transition et réaliser un consensus national, seule garantie de stabilisation de la transition pouvant mettre le pays à l’abri des débordements d’acteurs militaires ou civils. Le choix d’un cabinet de technocrates à la place d’un gouvernement d’union nationale pour gérer la transition n’est donc pas à mon avis la meilleure voie à emprunter.

Que pensez-vous du fait que la junte militaire ne veuille pas modifier la politique du pouvoir précédent concernant ses relations avec les États-Unis et Israël ?
Mohamed Ould Maouloud.
Le peuple mauritanien a vécu la politique d’Ould Taya comme une provocation et une transaction avec les Américains. Certes le processus de paix entre Palestiniens et Israéliens est indispensable, mais la normalisation avec Israël doit être précédée par la normalisation du rapport entre cet État et son voisin palestinien. C’est ce que ressentent massivement les Mauritaniens. Toutefois il ne faut pas s’y tromper, l’état de grâce dont bénéficient les militaires sera conditionné par d’autres questions, en premier lieu celle de la crise économique et sociale, la lutte contre la corruption et la répartition des revenus pétroliers attendus en 2006.

Êtes-vous favorable à l’ouverture d’une enquête judiciaire sur les graves violations des droits de l’homme commises sous le pouvoir d’Ould Taya et dont furent victimes, entre autres, les Noirs mauritaniens ?
Mohamed Ould Maouloud.
Le passif du pouvoir déchu est lourd (déportations de Noirs mauritaniens, massacres de militaires noirs). Mais la question concerne davantage aujourd’hui la reconstruction des relations de confiance entre nos communautés ethniques (Arabes et Noirs africains), largement mises à mal par les évènements raciaux de 1989-1990. Toutefois, dans la phase de transition, le plus urgent, c’est de lancer la réconciliation en commençant par porter remède aux souffrances (rapatrier ceux qui veulent l’être, accorder des réparations pour les ayants droit). Pour le reste, il est plus bénéfique d’attendre un climat plus serein et la mise en place d’un cadre institutionnel stable pour s’attaquer au fond du problème. Voyez toute la difficulté qu’une certaine opinion française a encore à regarder en face les massacres d’Algériens en octobre 1961 ou les pratiques de tortures de l’époque. En Mauritanie, aucun processus ne peut être engagé utilement s’il n’est pas animé d’un esprit de réconciliation et ne se déroule pas dans un minimum de sérénité.

Entretien réalisé par Lemine Ould M. Salem

 



INTERVIEW DE MONSIEUR MOHAMED OULD MAOULOUD. PRESIDENT DE L'UFP, DANS UN ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC LE MEHARISTE

 

"La démarche du Président Wade est à mon avis une démarche malheureuse et l'opposition mauritanienne en exil aurait d'ailleurs pu s'adresser directement aux mauritaniens, aux partis politiques par exemple ou au CMJD, pourquoi pas."

 

 Le Méhariste: Monsieur le Président, pouvez-vous nous résumer la position de l'UFP, par rapport au putsch du 03 Août dernier?

Mohamed Maouloud: Voilà notre position a été clairement proclamée dans nos déclarations qui ont suivi immédiatement le putsch. Nous sommes par principe contre l'arrivée au pouvoir par les coups d'États.

Cette position est une constante chez nous. Nous l'avons manifesté en 1978 en dépit du fait qu'à l'époque nous étions l'unique force opposée au régime de Moctar Ould Daddah, notamment contre sa politique de guerre au Sahara. Nous restons donc convaincus que les coups d'États ne sont pas la meilleure formule pour régler une crise politique. Par ailleurs, nous ne pensons pas qu'un problème politique d'ampleur nationale, puisse être réglé par un groupe de personnes restreintes, venu au pouvoir par un putsch, même si ces personnes sont bien intentionnées. Pour nous le pouvoir relève de la volonté souveraine du peuple, qui doit en identifier les tenants et les aboutissants, cela n'est évidemment pas acquis avec un putsch.

Certains peuvent  arguer que les coups d'Etats ont amené Nasser au pouvoir et que cela a été positif pour l'Egypte en particulier et le monde arabe en général, ce qui est d'ailleurs vrai, mais les coups d'Etats ont aussi amené Idi Amin et Mobutu. Encore qu'avec un régime militaire, même bien intentionné, les coups d'Etats restent toujours envisageables, le pouvoir dans ce cas n'est jamais à l'abri.

Donc, les putschs sont à cet égard et par essence, source d'instabilité, car, une fois sorti des mains du peuple, le pouvoir, pour n'avoir pas de légitimité est exposé à tous les dérapages qui, eux, peuvent déboucher sur une guerre civile.

Face à toute crise, la démarche de l'UFP consiste à donner la priorité aux solutions politiques dont le potentiel doit être épuisé avant de recourir à d'autres solutions. Cette approche garantit, pour sa part, la pérennité des résultats, qui s'identifieront le cas échéant, à des forces politiques, qui se seraient battues pour les réaliser et qui seront prêtes à les défendre, ce qui n'est pas le cas avec un putsch.

Ceci dit, et comme nous l'avons fait en 1978, quand un coup d'Etat a lieu, nous en prenons acte, pour ensuite définir notre position en fonction des intentions affichées par les putschistes. Pour le cas présent, les militaires ont déclaré qu'ils ne resteront pas au pouvoir, c'est déjà un bon point et qu'ils ne resteront que le temps d'accompagner un gouvernement de transition, pour l'instauration d'un régime constitutionnel démocratique. Les deux ans fixés à cet effet est un délai qu'il convient de respecter.

Ils ont aussi promis de se tenir à l'écart de la gestion économique, c'est également un bon point. Il faut donc consigner tout cela dans un cadre clair qui a l'aval de tous les acteurs politiques, ce qui lui donnerait valeur et contenu de consensus national de transition avant d'en assurer la rigoureuse exécution. A l'UFP, nous insistons beaucoup sur le respect de ce programme, pour lequel un cadre de concertation doit être impérativement créé, pour la simple raison qu'en fait, rien n’est acquis, un putsch peut toujours en cacher un autre, les partis politiques eux-mêmes peuvent créer une situation d'instabilité, les hommes d'affaires aussi et l'étranger également, d'où la nécessité d'un cadre clair qui lie les mains à l'ensemble des acteurs.

Pour nous la priorité consiste à articuler le programme du CMJD, autour de quatre exigences: la réconciliation nationale, le consensus national sur les termes de références de la transition, une bonne gouvernance et enfin, une meilleure répartition de la richesse nationale entre les populations.

 

Le Méhariste: Entre la position du parti et les déclarations de Lô Gourmo dans l'interview qu'il a accordé récemment à un journal de la place, et qui semblent cautionner le putsch, nous avons cru déceler une certaine discordance ; s'agirait-il d'une nouvelle position de l'UFP ?

Mohamed Ould Maouloud: Non, non pas du tout. Pour ceux qui ont lu nos déclarations, ils ont bien compris que nous nous démarquons du coup d'Etat, cela est pour nous une position qui ne peut souffrir d'équivoques. Nous sommes un parti très attaché à la démocratie, nous ne pouvons par conséquent cautionner une solution autre que politique à un problème politique. Agir autrement, c'est admettre, voire consacrer la faillite des partis politiques et dans ce cas, il ne nous restera plus que démissionner. Nous ne pouvons accepter que le salut politique du pays vienne des militaires au moment où ce rôle incombe dans toutes ses dimensions aux partis politiques.

Maintenant, nous sommes devant une situation où il y 'a un pouvoir qui s'est installé aux commandes du pays. Là, nous allons réagir en fonction de ce qu’il est  dit, et de ce qu'il fait. Dans cet ordre d'idées, nous avons trouvé que les premières déclarations du Président du CMJD, étaient de notre point de vue positives, le parti se devait donc de réagir positivement à ces déclarations d'intentions, mais en même temps, de faire des contre-propositions qui furent d'ailleurs notre singularité spécifique.

Nous avons, par exemple, dit: un gouvernement d'union nationale, un programme de transition et un cadre de concertation pour veiller à sa mise en œuvre et nous sommes même allés jusqu'à demander le maintien du parlement issu des élections législatives de 2001, ce qui peut paraître curieux. S'inspirant de la célèbre formule de Montesquieu pour sauver la démocratie, la nécessité d'un pouvoir qui arrête, ou limite le pouvoir, nous voulons éviter que le débat ne soit limité. Or, avec un Conseil militaire le débat sera forcément limité, c'est la raison qui nous a amené à demander le maintien du parlement, pour que la nation, à travers cette structure, élue tout de même, puisse prendre part au débat. Et puisque les militaires en ont décidé autrement, nous sommes obligés d'en prendre également acte.

Ces contre-propositions que nous formulons consistent, pour leur part, à éviter les problèmes et ratés que connaîtra obligatoirement la transition et consistent aussi à en stimuler la progression dans l'intérêt supérieur de la Mauritanie.

 

Le Méhariste: Comment vous expliquerez-vous la rapidité avec laquelle, le PRDS, parti au pouvoir, dans une démocratie dont il est perçu comme étant l'artisan, a lâché son Président. Etait-il, lui-même convaincu de sa démocratie et de sa légitimité, ou se prêtait-il seulement à un cirque pour tirer des profits de l'exercice du pouvoir ?

Mohamed Ould Maouloud: Vous savez, moi je ne voudrais pas dire aujourd'hui du PRDS ce que je ne disais pas de lui hier. Pour moi le PRDS est malgré tout un parti Etat qui était géré comme un rouage de l'Etat et non comme un parti démocratique où il y a un débat d'idées, des choix librement exprimés et des élections. Je suis sûr que beaucoup de militants du PRDS s'y sentaient à l'étroit et que ce qui se disait publiquement n'est pas ce qui se dit en privé. J'en déduis donc qu'il y avait des contraintes, de l'emploi par exemple et des transactions de l'Etat, qui obligeaient beaucoup de gens à manifester une adhésion politique au PRDS, sans que cela corresponde à une conviction. Je crois somme toute, que les derniers événements ont libéré les opinions. Cela peut se traduire par une expression plurielle au sein du PRDS. Le PRDS ne fait ici que confirmer que les partis uniques sont fidèles à leurs chefs, mais seulement tant qu'ils sont présents.

 

Le Méhariste: Selon vous, les Militaires du CMJD pourront-ils tenir leurs promesses ? En d'autres termes, résisteront-ils, aux influences et aux tentations de déviations?

Mohamed Ould Maouloud: En fait, les militaires du CMJD sont des mauritaniens qui ont les mêmes préoccupations que tous les mauritaniens et qui subissent les problèmes du pays auxquels ils sont sensibles au même titre que tous les mauritaniens. Il est, par ailleurs, bien connu que les transitions de ce genre sont les plus difficiles, surtout que  la  Mauritanie  était  sous  une chape de plomb, dont l'enlèvement a mis à nu une marmite bouillante avec des débordements prévisibles. Je crois que les événements vont constituer des pressions énormes sur chacun d'entre nous et il n'est pas sûr que les militaires du CMJD, les partis politiques ou la société civile ne se laissent pas influencer par certaines choses, ou ne se laissent pas détourner.

Il est donc nécessaire, dès le départ, de s'entendre sur une feuille de route claire et qui soit engageante pour tous les acteurs, je dis bien tous les acteurs, je ne singularise pas le CMJD, car les débordements peuvent venir des militaires eux-mêmes, mais aussi des partis politiques et des autres acteurs sociaux. Si tout le monde s'engage sur une feuille de route claire et astreignante, cela nous permettra d'avoir des gardes fous pour limiter et éventuellement contenir les débordements. Sans cette feuille de route, le jeu peut être faussé, d'autres officiers peuvent venir, contredire ce qu'a dit le Président du CMJD ou même chercher à le supplanter. Il faut admettre que ce risque de remise en cause existe, il faut admettre également que la crise sociale elle-même peut amener d'autres acteurs, dont les partis politiques, à exploiter de manière électoraliste, une situation de crise, ce qui peut nous amener dans d'autres controverses et qui peut totalement dévier la transition de ses objectifs initiaux ou en tout cas avoués.

 

Le Méhariste: Quel rôle peut jouer selon vous l'opposition mauritanienne en exil, et comment interprétez-vous sa récente rencontre avec le Président sénégalais Abdoulaye Wade?

Mohamed  Ould  Maouloud: Je dois dire d'abord que nous mauritaniens avons toujours eu vis-à-vis du Sénégal les meilleurs sentiments et nous pensons que c'est l'un des pays, sinon le pays le plus proche de nous, c'est un peuple auquel nous sommes malgré tout liés pour le meilleur et pour le pire, et par conséquent on est en droit d'attendre de lui, amitié, solidarité et soutien.

Ceci dit, je dois préciser que je ne partage pas du tout la démarche de nos amis de l'opposition extérieure, pour la simple raison que la scène politique est aujourd'hui ouverte pour tout le monde, et à tous les points de vue. A cet effet, les partis politiques, même avant le changement, et dans le cadre du Forum RDU, avaient réclamé des mesures pour solder ces années d'antagonismes.

Aujourd'hui l'UFP, comme d'autres partis réclame une amnistie générale et le traitement des dossiers de façon à ce que toutes les victimes des événements passés, obtiennent réparation. Cette démarche doit bien entendu, englober le retour des déportés.

L'ensemble des problèmes du pays peuvent et doivent être réglés par les mauritaniens eux-mêmes, et, à cet effet, nous n'avons pas besoin d'une ingérence, fut-elle d'amis étrangers bien intentionnés.

La démarche du Président Wade est, à mon avis, une démarche malheureuse, et l'opposition en exil aurait d'ailleurs pu s'adresser directement aux mauritaniens, aux partis politiques par exemple ou au CMJD lui-même, pourquoi pas. Les partis politiques sont prêts à écouter leurs doléances et à en parler avec les autorités du pays. Donc dans cette phase de la transition nous devons tous nous abstenir d’impliquer nos voisins dans nos problèmes tant que nous pouvons nous-mêmes les régler. Il y va même de la souveraineté de notre pays, d'observer certaines retenues et de ne pas ouvrir des brèches pouvant miner l'unité nationale de la Mauritanie.



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