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Interview à Maghreb-Hebdo (n°248 du 16 août 2005)

Interview à Sud Quotidien (18-08-05) *

Interview au journal Le Rénovateur (09-08-05)


Interview à Maghreb-Hebdo (n°248 du 16 août 2005)

 

Chargé des relations extérieures et des immigrés au sein de l'UFP, Lô Gourmo est également un universitaire avec un talent d'orateur fort remarquable. Professeur de droit au Havre (France) il ne manque aucune occasion de participer aux débats qui touchent à la vie politique et sociale de son pays. Considéré comme un des intellectuels mauritaniens les plus modérés sur la question du passif humanitaire du régime déchu, il jette un éclairage sur les derniers développements du coup d'Etat du 3 Août 2005 dont il a suivi le film des événements à Nouakchott où il était en vacance. Interview.

 

«Une solution locale, mauritanienne, fondée sur nos valeurs morales aurait pu éviter que les tribunaux extérieurs s'en chargent.»

 

Professeur, nous connaissons déjà la position de votre parti (UFP) sur les événements du 3 Août 2005. Mais vous êtes un juriste dont le point de vue nous interpelle aussi. Alors, que représente cette révolution de palais du point de vue juridique ?

Lô Gourmo : un coup d'Etat est toujours une rupture de la légalité existante, un acte profondément illégal sur le plan juridique. L'Etat existe toujours selon le principe de la continuité, mais le régime, lui, change selon des procédures qui ne respectent pas la constitution. Donc de ce point de vue, il y a quelque choses sur lequel les juristes sont unanimes, c'est de considérer le coup d'Etat comme un acte illégal, tout en sachant que l'illégalité peut être différemment analysée. C'est différent de la légitimité ou de l'illégitimité, parce que la légitimité renvoie à l'idée des valeurs auxquelles une population peut adhérer, tan disque la légalité se pose en terme formel, ce qui est écrit ou ce qui est clairement énoncé comme devant s'imposer. Donc c'est pour cela quelque chose doit être profondément illégale et être profondément légitime, quelque chose doit être profondément légitime et être profondément illégal. De ce point de vue, le coup d'Etat qui s'est produit chez nous ne fait pas exception à cette règle; c'est un acte illégal d'ailleurs et c'est la raison pour laquelle les organisations internationales telles que  l'Union  africaine tout particulièrement, mais aussi les organisations démocratiques de la vie civile condamnent les coups d'Etat par principe. Même hors du cadre du droit, la prise de pouvoir par les coups d'Etat est de moins en moins accepté par la communauté internationale. Parce qu'aussi les opérateurs économiques et les investisseurs ont besoin d'un cadre de fonctionnement des institutions qui soit transparent et démocratique.

 

Quant on voit l'euphorie qui a accompagné et qui continue de marquer l'arrivée de la junte militaire, n'y aurait-il pas un risque, à trop vouloir légitimer une intervention de l'armée dans l'ordre constitutionnel à tord ou à raison, à vider les institutions de leur sens, et donc il serait plus facile de revenir au régime militaire, le temps que notre pays enracine les bases de la démocratie et de l'état de droit ?

Je crois qu'il faut distinguer ce qui peut être une réaction subjective de ce qui apparaît comme une réalité objective. La manière dont quelqu'un ou un groupe de personnes ou une population entière réagit face à un événement est différente de ce que signifie l'événement en lui-même ou ce qu'il représente objectivement en tant que tel. Du point de vue subjectif, les réactions aujourd'hui en Mauritanie expriment clairement le sens que les populations en général donnent à la marche politique du pays et qu'il y a une volonté de changement tel qu'elle a

pris de court pratiquement tout le monde du point de vue de son amplitude, même si on pouvait savoir aussi que depuis un certain nombre d'années, l'existence d'un besoin exprimé pour la réforme dans notre pays, même au delà du cercle de l'opposition. Ould Taya lui-même avait reconnu les failles de son système lors de son discours à Kiffa et a exprimé à plusieurs reprises à sa façon, cette nécessité de changement mais le problème c'est que la machine était déjà grippé. Le système n'était pas autocorrectif, il était conçu de manière qu'il lui était difficile de se réformer et s'adapter aux besoins de son environnement. . Ce qui fait, donc, qu'entre le besoin de changement éprouvé par les populations et la réalité d'un changement difficile à opérer par le système lui-même, les militaires, rodés à la technique du coup d'Etat, l'ont utilisé pour changer le régime. Les militaires en Mauritanie ne sont pas en dehors de la société qu'ils incarnent. Ils ont d'étroites relations avec les sphères du pouvoir dont ils subissent, très souvent, l'influence, s'ils ne sont pas eux-mêmes étroitement associés au pouvoir, comme c'est le cas du colonel Ely Ould Mohamed Vall, l'actuel président du CMJD. Cette interaction entre différents systèmes qui composent notre société nécessite un mécanisme de dégrippage de la machine. Mais ce dégrippage peut prendre de court le droit en passant par d'autres procédés que la constitution n'a pas prévu, comme les coups d'Etat. Par conséquent il y a toujours un risque perpétuer cette tradition des coups d'Etat à chaque fois que la machine est grippée d'où le principe du refus de cette technique de prise de pouvoir. Il est clair que si Monsieur Ely Ould Mohamed Vall avait raté son coup, ça aurait été terrifiant pour lui, et surtout pour ceux qui auraient été avec lui. En France, on a eu le bonapartisme et pas très longtemps l'Amérique du sud a élevé cette technique au rang de l'étape A : les Africains l'ont abruti, notamment Bokassa et d'autres qui l'on vulgarisé et banalisé et même caricaturisé. . Les contextes sont certes différenciés car il y a eu des coups d'Etat qui ont apporté du progrès comme en Turquie avec Attaturk et Nasser en Egypte, deux hommes qui ont laissé leurs noms dans l'histoire, en arrivant au pouvoir par la technique du coup d'Etat. Mais je dirais que ce n'est pas la technique elle même qui porte de tels hommes, c'est plutôt la grandeur de ces hommes utilisant une technique dangereuse qui permet de corriger éventuellement les effets néfastes du coup d'état, d'où la qualité fondamentale de celui qui peut ou qui utilise ou prend le risque d'utiliser ce coup d'état qui doit être un moyen de corriger les insuffisances. Souvenons-nous de 1984 lorsque l'ancien président Ould Taya est venu au pouvoir, tout le monde était content, jubilé, mais voyez comme il s'est englué dans un processus parce que c'est lui qui avait pris le pouvoir et qu'il devait se le protéger. Puisqu'il avait promis un retour au gouvernement démocratique et civil, il s'est engagé en son sein des luttes d'influences qui ont débouché finalement sur l'exclusion d'un camp au bénéfice d'un autre.

 

Parlons à présent d'une question cruciale pour l'avenir de la Mauritanie : le passif humanitaire du régime de l'ancien président. Où se situe du point de vue juridique la responsabilité de l'ancien régime ?

C'est une question délicate sur le plan juridique. Evidemment aussi sur le plan politique. Sur le plan juridique, c'est l'Etat mauritanien qui est responsable de ce qui est arrivé. L'amnistie votée en 1993 l'a été dans des conditions que l'opposition a contestées. A l'époque, notre partie l'avait rejetée et cette amnistie en tant que loi ne nous engage pas. La responsabilité, au moins politique, engage celui qui était à la charge suprême de l'Etat, la sécurité publique du pays et des citoyens. Je crois que tous les aspects liés à cette affaire doivent relever des tribunaux et des preuves et on ne peut pas se prononcer là dessus tant qu'il n'y a pas eu un jugement. La responsabilité politique de l'Etat mauritanien, vous le voyez, doit être clairement affirmée ce qui suppose sa résolution de manière politique, en prônant surtout le pardon et la réparation des dommages. Par exemple en Afrique du Sud, ça été une commission vérité et réconciliation que vous connaissez, au Maroc cela a été fait il n'y a pas longtemps et les marocains ont tenté de régler leurs problèmes. Le propre fils de Hassan prenant cette initiative, c'est rare en Afrique et dans le monde arabo-musulman l'essentiel est que la corrélation entre la responsabilité de l'Etat et la responsabilité individuelle soient clairement établies. Pour ma part je pense que ce qui importe par delà tout c'est deux choses : le besoin de la justice, l'impérieuse nécessité d'éviter la revanche. La justice impérieuse et l'absence de l'esprit revanchard. Il ne servira à rien de s'envoyer des responsabilités comme une patate chaude, il ne servira à rien d'ouvrir des dossiers dans des conditions de non préparation ou d'immaturité politique. Je pense par exemple qu'il y a une façon d'aborder dans le contexte actuel qui posera plus de problème qui n'aidera à régler. Je suis partisan d'une solution graduelle, par étape, de savoir garder le sens de la mesure, de savoir ce qu'on peut résoudre aujourd'hui, ce qu'on doit résoudre après jusqu'à trouver une solution globale et définitive. Mais si on veut tout et tout de suite, on créera plus de la confusion qu'autre chose. Si l'on avait traité cette question de manière locale, au niveau mauritanien, on n'aurait pas eu l'affaire Ely Ould Dah en France et les tribunaux étrangers belges ne se seraient pas chargés du dossier du passif humanitaire. Une solution locale, mauritanienne, fondée sur nos valeurs morales aurait pu éviter que les tribunaux extérieurs s'en chargent.

 

Si vous deviez décrire les acquis et les points négatifs de l'ère Taya, que retiendriez vous ?

Je retiendrai d'abord que durant toute cette période, il y a eu manifestement de la part de l'ancien chef d'Etat une volonté de moderniser la Mauritanie a sa manière, de s'occuper d'un certain nombre d'impératifs dont ses partisans ont fait d'ailleurs le point central de leur propagande. Cette préoccupation des infrastructures et tout ce qui peut être au cœur de l'aménagement public et qui sont des aspects très importants. De ce fait, l'Etat mauritanien va hériter d'un cadre qui n'est pas du tout négligeant. Je rappelle d'ailleurs que la situation économique de la Mauritanie qui est difficile est loin d'être la pire dans la sous région. La Mauritanie est un pays riche même si on a dilapidé ses biens de manière effrénée. De ce point de vue, il y a incontestablement des avancées. Il faut retenir également de cette période que le processus de démocratisation a été lancé, même si c'est le contexte mondial qui l'explique. En revanche, les aspects négatifs me semblent écrasants et là, il ne s'agit pas d'un problème quantitatif mais c'est un problème de nature. A partir des années 87, 88, 89, ce pays est entré dans un cycle identitaire de chauvinisme qui a favorisé un Etat d'esprit de déliquescence des institutions républicaines. Cela a imposé l'irresponsabilité, l'émergence d'une classe seigneuriale, qui n'a aucun respect. Les mauritaniens ont ainsi perdu leurs valeurs fondamentales, le respect de l'autre, l'amour du prochain, la proximité naturelle que les uns et les autres ont toujours éprouvé vis-à-vis des autres. Il s'est installé au cœur de l'Etat l'idéologie de l'utilitarisme, du chacun pour soi et que tout le monde soit au service de quelqu'un. C'est le côté le plus négatif de l'héritage de ces 20 et 30 dernières années.

Propos recueillis par

Camara Mamady et Taleb Ould Sid'Ahmed.


 

Interview à Sud Quotidien (18-08-05)

LO GOURMO SECRÉTAIRE AUX RELATIONS EXTERIEURES DE L’UFP :


« La déclaration de Dakar est un acquis incontestable du peuple mauritanien»


La déclaration dite de Dakar de l’aile extérieure de l’opposition mauritanienne suscite un débat intense dans ce pays. Avec la civilité requise, mais sans concession, la classe politique en Mauritanie se positionne. Sud Quotidien vous livre ici quelques passes d’armes qui ne manquent assurément pas de pertinence et traduisent l’élévation des délibérations démocratiques dans ce pays.
Lô Gourmo, Secrétaire aux relations internationales de l’Union des forces de progrès (Ufp) de la Mauritanie de passage dans la capitale sénégalaise apprécie avec le recul, la Déclaration de Dakar de l’opposition mauritanienne dite de l’extérieur. Il trouve ainsi que c’est là, « un acquis incontestable du peuple mauritanien ». Il revient également dans l’entretien accordé à Sud Quotidien à la situation prévalant en Mauritanie et les tâches de l’heure.

Quelle appréciation faites-vous de la déclaration de Dakar des forces patriotiques renonçant à la lutte armée comme moyen de règlement des conflits politiques ?

Nous nous félicitons beaucoup de ce que l’ensemble des formations de l’opposition dite de l’extérieur dont certaines d’entre elles qui étaient armées, a renoncé à l’usage de la violence, de la lutte armée comme voie de règlement des conflits politiques en Mauritanie. C’est une décision extrêmement importante dont on pense qu’elle pourrait contribuer très largement à l’apaisement et à la réconciliation nationale, tâche la plus urgente de l’ensemble de la classe politique mauritanienne. Donc, c’est une déclaration de grande importance. C’est un acquis incontestable du peuple mauritanien. On ne peut que se féliciter du sens du devoir qui a animé ces formations politiques de l’opposition d’avoir accepté de renoncer à la lutte armée. Cette initiative intervient dans un contexte particulier en Mauritanie où les choses ne sont pas tout à fait claires. Les orientations ont été définies par le nouveau Conseil militaire concernant sa volonté d’asseoir une transition démocratique pour sortir de l’impasse où se trouve jusqu’ici notre pays. Or, cette expression manque de s’accompagner d’une rencontre, d’une cohésion de la classe politique mauritanienne afin d’avoir sa propre voie. En tout cas d’élaborer un consensus de transition. Nous sommes à une période où la transition n’est pas encore véritablement lancée. C’est dans un tel contexte que l’appel de Dakar est intervenue. C’est la raison pour laquelle, son appréciation a pu être mitigée de prime à bord.

Justement, à Nouakchott des voix se sont élevées contre ce qu’elles ont semblé considérer comme une immixtion de Dakar dans les affaires intérieures mauritaniennes. Simple incompréhension ou position de principe ?

L’Ufp a été le premier parti à avoir réagi à la déclaration de Dakar. Nous avons en effet, exprimé les premiers notre scepticisme, car nous ne comprenions pas alors les tenants et les aboutissants de ce qui nous apparaissait de loin comme une initiative prématurée. La classe politique mauritanienne était à la recherche d’un compromis. Donc, elle était préoccupée du cadre de ce consensus. Pendant qu’elle cherchait cela, voilà que l’opposition dite de l’extérieure dont une partie prônait la lutte armée, prend la décision de se rencontrer à Dakar et prenait une position qui nous semblait avoir été parrainée par les autorités sénégalaises. Par conséquent, l’Ufp tout naturellement a pensé qu’avant que de l’extérieur une conduite soit dictée, il revenait à la classe politique à l’interne, toutes tendances confondues de s’accorder sur la nature de la transition et ses modalités de mise en œuvre. Ce n’est que seulement après que l’on pourrait si des blocages survenaient, faire appel à des facilitateurs, notamment Dakar ou Rabat qui sont de proches voisins et avec qui existent des liens très forts. Ainsi-donc, si nous pensons que l’initiative n’était pas du tout mauvaise, nous n’en trouvions pas moins que se posait un problème de tempo. Mais nous savons également que le président Wade a toujours fait montre de ses bons offices pour un apaisement en Mauritanie. Il a toujours invité les Mauritaniens à des solutions de compromis. Par conséquent, nous savions qu’il ne pouvait pas ne pas réagir à une telle requête. Simplement, pour nous, il s’agissait d’une question de tempo, le moment propice.

On a par ailleurs, l’impression que les nouveaux maîtres de Mauritanie perpétuent le régime déchu. Rien n’a fondamentalement, vue d’ici, changé. Qu’en pensez-vous ?

Il faut d’abord admettre qu’il s’est agi d’une révolution de palais. Il faut dire que le colonel Val était l’un des hommes les plus proches du président déposé. Depuis son arrivée cependant, il a défini une orientation pour un consensus fort, ce que l’opposition mauritanienne avait toujours réclamé en vain à l’ancien régime. Il semble donc disposé pour une transition sur la base d’un dialogue national avec des revendications précises liées notamment au code électoral, aux conditions de l’organisation des élections avec notamment, un organisme de gestion qui soit réellement indépendant des partis et de l’administration. Egalement la mise en cause d’un certain nombre de textes de la Constitution qui limitent l’exercice réel de la démocratie dans notre pays. Comme de faire droit à des réformes qui cette fois-ci, liées aux conditions mêmes de la vie institutionnelle de la Mauritanie, concernant par exemple, le mandat du président de la République, sa réélection ou non, la durée du mandat etc. Sur toutes ces questions, nous avons constaté que le nouveau Comité militaire à travers son chef, a pris des engagements qui rejoignent pour l’essentiel les demandes de l’opposition. La question d’une amnistie immédiate des détenus et des condamnés politiques, celle du retour des déportés et des exilés, les réparations des spoliations et des injustices sont autant de mesures urgentes pour donner un signal fort au grand rassemblement pour la Mauritanie, en Mauritanie que nous appelons de nos vœux. Donc tout le monde se réjouit à bon droit. Évidemment, nous avons préconisé à l’Ufp, un gouvernement de large consensus national, mais nous posions cela en termes d’indépendance des acteurs de la transition par rapport aux militaires. Pour nous, les militaires devraient assurer les tâches fondamentales liées à la sécurité et laissaient aux politiques la mission de conduire la transition dans un esprit de compromis pour que demain que cela se fasse avec tout le monde et que les acteurs eux-mêmes en définissent les règles du jeu. Il semble que le gouvernement actuel soit politiquement neutre, composé pour l’essentiel de technocrates. Certes, la majeure partie d’entre eux appartiennent à l’ancien régime même s’ils y étaient relativement effacés ou victimes. C’est le cas notamment de l’actuel ministre de la Justice, qui était un ancien bâtonnier dont le mandat avait été cassé sous Taya parce qu’il défendait des positions de principes. On peut en définitive considérer qu’il s’agit là d’un choix dans la transition vers la transition parce que peut être le nouveau régime n’a pas voulu trop bousculer l’appareil, quitte à préparer judicieusement les conditions de changement. On peut l’espérer. En tout état de cause, ce qui est le plus important pour l’heure, c’est la formalisation du consensus. Définir un accord-cadre entre l’ensemble des formations politiques. Il faut que les militaires cessent de gérer la chose politique ou le fassent en entente avec les acteurs de la vie politique. Les mesures mêmes bonnes quand elles sont annoncées et non préparées avec l’ensemble des concernées restent des mesures unilatérales et pourraient par conséquent poser problème. C’est la raison pour laquelle, l’Ufp préconise avec insistance, le préalable à toute chose : l’accord-cadre dans des conditions à définir consensuellement. C’est là une condition sine qua non de la stabilité et d’une bonne transition vers un régime plus démocratique apte à conduire la Mauritanie au développement.

 

Propos recueillis par Madior FALL


Interview au journal Le Rénovateur

 

Le Rénovateur : Après 21 ans de pouvoir, Ould Taya a été évincé par un Conseil Militaire, comment réagissez-vous à cet événement ?

Lô Gourmo Abdoul: Ma première réaction c’est évidemment une réaction de scepticisme, liée à ma conception, à la conception de mon parti des conditions d’accès au pouvoir. Mon parti et moi  sommes opposés par principe aux coups d’État militaires comme méthode d’accès au pouvoir et nous sommes opposés aux régimes d’exception. Nous l’avons toujours dit, programmé. Lorsque cette chose a eu lieu, nous avons en effet eu cette première réaction. Évidemment, nous étions également conscients du blocage dans lequel le pays se trouvait en ce qui concerne l’évolution politique en dépit du frémissement de ces derniers temps notamment le forum de la citoyenneté, les perspectives du dialogue... il n’en restait pas moins vrai que tout le monde ressentait ce blocage. En même temps, cette nouvelle perspective qu’est le coup d’État pouvait sembler être une opportunité malgré notre opposition de principe au coup d’État. C’est un sentiment mitigé autour de l’évènement. Par la suite, un certain nombre de choses sont apparues par rapport auxquelles nous avons une satisfaction mais également des doutes, voire des craintes et j’espère qu’on va en parler.

LR : Votre parti, l’UFP, dont vous êtes le coordinateur en Europe avait, on le sait toujours, mis en garde O. Taya contre les dérives totalitaires préjudiciables pour l’avenir  du   pays. Vous-vous êtes d’ailleurs inscrits dans une logique de dialogue avec son pouvoir. L’histoire vous donne-t-elle raison aujourd’hui ?

LGA: Je ne sais pas si l’histoire nous donne raison. Ni à nous, ni à qui que ce soit. Mais une chose est sûre, c’est que le dialogue semble aujourd’hui un peu partout dans le monde et particulièrement dans les conditions actuelles de notre pays une voie incontournable parce qu’à part cette voie c’est celle de la confrontation. Nous avons toujours essayé d’emmener les acteurs politiques du pays à comprendre qu’ils ont intérêt à convenir sur ce qu’il y a lieu de faire pour éviter au pays des dérives. Mais j’ai constaté d’ailleurs que le nouveau chef de l’Etat lors de sa rencontre avec les partis politiques (tout au moins il semble que ce sera le discours qu’il aura tenu avec les autres acteurs de la société civile), il semble donc avoir relevé ce blocage de la situation du fait de l’absence de concertation et de dialogue entre les forces politiques. Nous pouvons donc dire qu’il y a aujourd’hui un compromis, un consensus autour de l’exigence de dialogue et la négociation comme voie de résolution de problèmes que traverse notre pays. Malheureusement, pour diverses raisons, le régime déchu ne s’est pas frontalement engagé dans ce dialogue. Il est vrai qu’avec nous, l’UFP, nous avons eu en effet un traitement particulier puisque nous avons toujours eu accès dans les grands moments au chef de l’Etat déchu qui nous a reçu à plusieurs reprises qui a même pris des engagements avec nous par rapport à certaines questions de décrispation. Ce fut un dialogue restreint, un dialogue que l’on peut même qualifier finalement de microscopique. Les partisans de l’ancien régime diront que c’était un début, nous nous disons que c’était un dialogue extrêmement restreint. Nous pensons que nous devons tirer la leçon de tout cela, il faut élargir les conditions du dialogue et que c’est la seule façon de sauver la paix civile, la stabilité dans notre pays. Je pense que tout le monde aujourd’hui en est conscient. Maintenant, la situation nouvelle qui s’est imposée à tous est celle d’un régime d’exception qui trace les perspectives d’une ouverture démocratique et d’une transition vers un pluralisme authentique. Voilà comment les choses se présentent. Et nous avons par rapport à ça une vision particulière.

LR: Allez-vous négocier avec la junte la mise en place d’un gouvernement de transition auquel votre formation politique prendrait éventuellement part ?

LGA : Nous, dès le départ, dès le coup d’Etat, nous avons sorti une déclaration, et nous en avons d’ailleurs sorti une seconde à la suite d’une conférence de presse. Notre option initiale, notre option d’ailleurs de principe c’est qu’il faut d’abord que tous les acteurs de la vie publique c’est-à-dire à la fois les militaires, le CMJD, la société politique c’est-à-dire les partis politiques et la société civile tout le monde doit s’accorder sur les principes fondamentaux qui doivent être à la base de la transition. C’est indispensable, parce qu’il faut des repères, des repères de principe pour que chacun sache ce qui peut et ne peut pas aller dans la vie démocratique et dans la vie politique du pays. C’est un accord dont la forme importera peu mais dont la quintessence est essentielle. Je veux dire que c’est un accord dont la réalité au fond doit être indispensable et inéluctable pour tout le monde. Sans cet accord, chacun va agir comme il l’entend. Et cette libération des diables peut déboucher sur n’importe quoi. Maintenant la forme de cet accord peut se faire. Et c’est de cela nous pensions qu’il déboucherait un gouvernement qui prendrait en charge ce processus de transition c’est-à-dire un gouvernement qui aurait confiance à cette scène publique mauritanienne, sous la supervision et l’autorité bien évidemment de ceux qui sont arrivés au pouvoir, le CMJD. Voilà ce que nous avions pensé. Nous avions imaginé également que pour ne pas donner au coup d’Etat son caractère intégral et total il fallait se servir des institutions existantes quelles soient les réserves que l’on pouvait émettre à leur égard notamment l’Assemblée Nationale dont nous étions contre la dissolution. Et nous pensons que le nouveau gouvernement aurait même gagné, dans la manœuvre politique, à conserver ces institutions dans les conditions de l’accord qu’il aurait fait. Cela aurait restreint notamment, par exemple, les critiques extérieures, sur les régimes d’exceptions qui sont devenus inacceptables aujourd’hui de par le monde quel que soit le délai de leur installation. Voilà le schéma que l’on peut imaginer : un gouvernement d’Union Nationale de transition, sous  l’autorité du comité militaire à qui on reconnaîtrait cette fonction qui serait d’ailleurs une fonction de stabilisation politique, c’est-à-dire, une fonction de sauvegarde de la sécurité publique et d’exercice de certains attributs de la souveraineté d’un gouvernement de transition qui serait représentatif de l’ensemble de l’opinion politique du pays dont les membres ne pourraient pas d’ailleurs être nécessairement les membres des partis politiques mais qui serait un gouvernement de large confiance nationale. On a utilisé le terme de gouvernement de consensus national. Alors, ce gouvernement serait constitué de manière à ce que chacun se reconnaisse et que ces engagements rencontrent la confiance de tous. Voilà comment nous aurions envisagé les choses. Donc, un accord cadre, un gouvernement de transition avec une autorité militaire ayant la charge de la souveraineté nationale et de la préservation de la sécurité publique. Et cela d’ailleurs en partant de l’expérience d’autres pays voisins notamment dans les périodes de passage à vide. Malheureusement, cela supposait une chose fondamentale que les acteurs politiques conviennent entre eux. Malheureusement, les partis politiques mauritaniens surtout ceux de l’ex-opposition ont fait défaut, ont fui leurs responsabilités, n’ont pas été à la hauteur et en réalité et ont joué chacun son va-tout, c’est-à-dire individuellement. Ils ont créé un vide politique d’eux-mêmes ; ce qui bien évidemment rendrait, derechef, sans objectif notre vision d’un accord politique et d’un gouvernement d’union nationale de transition. C’est comme s’ils légitimaient ipso facto le fait que l’ensemble de la transition soit exclusivement entre les mains du nouveau régime militaire. Cela  c’est de la faute, je répète, des partis politiques et surtout des principaux partis politiques de l’ex-opposition qui n’ont pas voulu en réalité avoir une position commune homogène par rapport aux conditions de la transition. Ce qui est plein de risques pour l’avenir. On aura l’occasion d’en parler.

LR: L’adoption d’une charte visant à introduire de nouvelles dispositions constitutionnelles par le CMJD revêt-elle à vos yeux une valeur juridique pertinente ?

LGA: Il y a eu un coup d’Etat, donc le droit ne peut plus être envisagé comme on l’envisageait à la veille du putsch parce que c’est un problème d’ailleurs très intéressant du point de vue de l’analyse juridique. Mais on doit admettre qu’il y a des discontinuités maintenant. On est dans un nouveau cadre constitutionnel. Bien évidemment on peut se servir des dispositions antérieures mais on est dans un autre ordre juridique nouveau. Et c’est désormais dans le cadre de cet ordre juridique que les institutions, que les comportements doivent être jugés. C’est comme ça. Et d’ailleurs l’histoire de la Mauritanie depuis un certain temps est pleine de ruptures constitutionnelles. Dans le cadre maintenant du nouvel ordre qui s’instaure, la charte constitutionnelle apparaît dissoute comme un nouveau cadre de légitimation en rapport avec la constitution antérieure dont certaines des dispositions ont été maintenues. On peut dire qu’il y a maintenant une convergence constitutionnelle qui serait constituée  d’une part par les anciennes dispositions maintenues de la Constitution de 1991 plus les dispositions constitutionnelles nouvelles énoncées dans le cadre de la charte actuelle. Cela  crée un phénomène particulier mais finalement très classique lorsqu’il y a une rupture de l’ordre constitutionnel comme ce à quoi on a assisté.

LR: S’agit-il par ce coup de force d’une réelle volonté de changement politique ou de manoeuvres visant comme le pensent certains à sauver sa peau au cas où d’autres hommes venaient d’accéder à la magistrature suprême d’une façon ou d’une autre?

LGA: C’est une question compliquée mais moi je crédite le nouveau régime de la bonne foi a priori parce que d’abord c’est des hommes que j’imagine être intelligents et qui étaient au cœur de l’ancien système et qui savaient jusqu’à quel point l’ancien système était devenu ingérable. Je ne les vois pas reconduisant un système qu’il savaient perdu d’avance sauf à vouloir se suicider. Et ce que je sache, ni Ely Ould Mohamed Vall, le nouveau président ni ceux qui l’accompagnent que l’on considère comme étant la crème de l’appareil militaire de notre pays ne sont considérés comme des hommes de peu d’intelligence. Bien au contraire, c’est des hommes extrêmement intelligents et qui ont bien je pense des informations nécessaires pour entretenir un raisonnement simple. C’est que ce système antérieur ne peut être perpétué. Donc je crois qu’ils en sont conscients. Par ailleurs, je pense également jusqu’ici, les mesures qui sont adoptées en dépit des réserves que j’ai énoncées tout à l’heure, sont des mesures que je considère en elles-mêmes comme positives parce que les annonces qui nous ont été faites recoupent en tout cas certaines des grandes revendications de l’ex-opposition. La façon dont ça a été fait témoigne d’une volonté d’équilibre dans les choses. Je crois savoir d’ailleurs que de la réunion que le chef de l’Etat nouveau a eu avec notamment les représentants des partis politiques, les assurances qu’il leur a données, les propositions qui sont faites et les mesures qui sont annoncées reflètent de manière générale ce qu’on pourrait appeler un consensus minimum sur le plan politique. Donc, je pense qu’en réalité, le nouveau comité militaire est venu réellement pour assurer les conditions d’un passage à un système démocratique pluraliste, je le pense personnellement. Mais je n’ai pas de preuves jusqu’ici sauf ce que eux disent: « C’est en marchant que se trouve la marche ». Donc on verra en pratique. Maintenant c’est là où les hommes politiques ont fui leurs responsabilités. Les hommes politiques, dès le premier jour auraient dû précisément s’impliquer dans ce qui se passe pour chercher les conditions d’une co-gestion de la transition et ne pas accepter de se défausser de leurs responsabilités. Or, il se trouve, je le disais tout à l’heure, pour l’essentiel, les forces politiques dans notre pays se sont défaussées de leurs responsabilités et ont, par défaut, laissé les militaires le soin de préparer les conditions de cette transition. C’est extrêmement grave. Ce qui veut dire que maintenant c’est selon le bon vouloir, la sincérité ou non, de ceux qui ont pris le pouvoir que dépendra la marche de la transition démocratique dans notre pays. Erreurs, avouons-le énormes pour des hommes politiques parce que l’expérience montre que la bonne volonté ne peut pas suffire en politique. Moi je sais que Maaouya en 84 était de bonne volonté. Souvenez-vous de l’ambiance qui avait accompagné son arrivée au pouvoir. Souvenez-vous de l’espoir qu’il avait suscité. Mais voyez comment le scénario dans lequel les hommes étaient  inscrits a transformé leur position antérieure en autre chose que ce qu’ils s’imaginaient probablement. C’est ça le destin des institutions en ce qui concerne les hommes qui les composent, lorsqu’il n’y a pas de garde-fous. Voyez comment déjà, depuis l’arrivée de Ely Ould Mohamed Vall comment déjà le culte de la personnalité commence à s’établir, lui-même ne s’en rend pas compte. Il ne le veut probablement pas. Mais regardez la scène publique comment elle réagit. Regardez ces manifestations d’opportunisme. Regardez cette façon un plus déchirante avec laquelle on retourne ses vestes. Regardez avec quel brio du jour au lendemain on passe du « Tayisme » le plus extrême à « L’Elyisme », si j’ose dire le plus extrême. Tout cela pourrit les institutions, pourrit les mœurs politiques parce que ne permettant pas, y compris aux hommes de bonne volonté, de prendre la distance. Ceci est d’autant plus grave qu’on est dans un pays dont tout le monde sait qu’il est plein de fractures. Il y a des fractures tribales, il y a des fractures ethniques, il y a des fractures régionales, il y a toutes sortes de choses qui peuvent conditionner les hommes qui arrivent au pouvoir. Si donc on ne prend pas garde à ce qui se passe le risque est qu’à leur détriment ou à leur corps défendant que des processus objectifs se nouent qui entraînent leur bonne volonté et les éloignent en vérité des objectifs qu’ils s’étaient fixés. Voilà ce qui fait la préoccupation de notre part. Et c’est la raison pour laquelle nous avons voulu inscrire cette transition, l’enraciner, l’amarrer à des règles et à des principes clairement établis pour qu’on sache à partir de quoi on peut juger les uns et les autres et que cela ne dépende pas de la volonté quelle qu’elle soit, bonne ou mauvaise, unilatérale des uns et des autres. Que cela échappe à l’humeur des uns et des autres et surtout que cela ne permette pas des règlements de compte. Cela encore c’est une autre histoire parce que une chose est d’être de bonne volonté, autre chose est de prêter le flanc à un règlement de compte. Et, les règlements de compte, vous savez personne ne peut savoir d’où ils peuvent venir. On a à faire à une institution militaire dont on ne sait pas quelles sont les forces qui peuvent s’exercer et dans quelles conditions  les forces sociales ou politiques vont elles mêmes essayer de s’interférer dans leur co-existence interne. On ne sait pas réellement quel sont les enjeux qui peuvent effectivement se greffer autour de ce pouvoir militaire qui s’est établi. Bref, on est dans une situation où les diables peuvent sortir de leurs bottes et malheureusement nous avons connu cette histoire. Ne l’oublions pas. Nous avons connu cette histoire après le coup militaire de 1978. Ils sont venus avec un schéma clair mais l’histoire en a décidé autrement parce que l’histoire en question n’a pas été soumise à la volonté des hommes.

C’est la volonté des hommes et elle est politique. Elle trace le contour des choses et essaie de faire en sorte que leurs comportements respectifs obéissent à des normes, à des règles convenablement établies entre eux pour parvenir au consensus que nous défendons. Or, je crois qu'il n’y a pas de consensus clairement affirmé. Nous avons en vérité de bonnes volontés qui s’expriment, nous avons des décisions qui sont acceptées au fur et à mesure mais rien ne dit qu’elles sont véritablement des décisions en phase avec ce que l’histoire réclame de nous tous et réclame en particulier des hommes politiques. Voilà pourquoi je suis un peu inquiet pour la suite, non pas par rapport aux hommes qui dirigent, mais par rapport aux circonstances historiques dans lesquelles on se trouve.

LR : Justement, certaines voix s’élèvent déjà pour réclamer la poursuite judiciaire contre le président Taya. Qu’en pensez-vous au niveau de votre parti ?

LGA : Moi je pense qu’il faut être extrêmement prudent. Personnellement, je pense qu’il faut jouer l’apaisement. Il faut jouer la carte de la réconciliation nationale. Nous sommes un petit pays extrêmement fragile, dans un environnement difficile. Nous avons d’ailleurs affaire à des choses que nous ne maîtrisons pas peut-être bientôt : les fameuses sanctions internationales. Tout cela combiné crée une situation qui peut être dangereuse. Il n’est pas encore temps de ressortir certains dossiers parce que nous vivons des circonstances historiques précipitées et il y a des questions qui, évoquées dans la précipitation ne seront pas réglées mais serviront à empoisonner l’atmosphère. Je pense que les nouvelles autorités doivent d’abord et avant tout s’attacher à créer un sentiment chez tous les mauritaniens de tranquillité, de paix pour pouvoir dans le calme envisager l’avenir. Bien évidemment, des injustices ont été commises. De graves événements se sont produits. Il est certain qu’il faut que nous crevions l’abcès. Il faut que les choses qui ont été commises et qui ont compromis l’unité nationale, compromis la paix civile, compromis les rapports entre nos communautés et entre nos ethnies et nos tribus  soient réglés au plus haut point et de la manière la plus claire. Mais il faut que cela soit traité de la manière la meilleure pour la sauvegarde de l’unité nationale. Et toujours loin de toute velléité de règlements de comptes. Et je pense aussi que pour l’histoire, quand on fait un jugement, il faut toujours être équilibré dans son jugement. Il faut se garder d’être injuste à l’égard de ceux dont on dit qu’ils ont été injustes. Donc, il faut permettre à chacun et à tout le monde d’avoir la chance de se défendre lorsqu’il y a lieu de leur porter quelques accusations. C’est la raison pour laquelle il ne faut pas se précipiter pour ouvrir la boite de Pandore dans laquelle finalement n’importe quoi pourrait être ressorti et créer une atmosphère qui serait délétère pour la cohésion nationale.

LR : Vous disiez lors d’une conférence de presse en août 2002 à la maison des jeunes que le pays est au bord du gouffre ou sur le rebord d’un trou noir. Pensez-vous qu’il en est à présent sorti ou qu’on peut voir le bout du tunnel au cas où le nouveau régime respecte ses engagements ?

LGA : Très sincèrement, je pense que si la junte respecte son programme, si les acteurs politiques jouent le jeu de la sincérité par rapport à ce régime militaire, je pense que nous verrons le bout du tunnel. Ce qu’ils ont annoncé, les mesures qu’ils ont prises, les perspectives qu’ils dressent j’espère qu’elles nous permettront d’être au niveau au moins des Etats avec lesquels nous avons les mêmes histoires : on sera l’égal des Maliens, des Sénégalais en ce qui concerne la marche des événements politiques du pays. S’ils remplissent cette mission, ce sera pour moi un honneur incommensurable pour notre armée. Ce sera le rôle que l’histoire attend jusqu’à présent et ils auront joué avec une hauteur extraordinaire ce que tout le monde a toujours espéré qu’ils remplissent comme rôle dans ce pays. De ce point de vue là, si encore une fois un consensus se dégage autour des idées essentielles que les militaires nous ont énoncées, autour des idées essentielles que les militaires ont toujours défendues autour des idées essentielles que même l’ancienne majorité présidentielle dit vouloir respecter, en ce moment là, ce consensus nous permettrait de sortir ou de nous éloigner du trou noir. Si jamais entre les acteurs politiques d’une part, et les autorités militaires de l’autre, si jamais au sein des institutions militaires elles-mêmes ou au sein de la classe politique elle-même il n’y a pas de cohésion autour d’idées et de valeurs simples, mais faute de cohésion nationale, ce pays sera en plein dans le chaos. Ce ne sera pas la Côte d’Ivoire, ce sera la Somalie. Ce ne sera pas la Sierra Léone, ce sera pire. Ce qu’il faut faire et travailler d’arrache pied, c’est d’aider les militaires dans cette politique dite de transition démocratique, lorsque cette transition démocratique se fait dans l’esprit de la réconciliation nationale. Je pense que le rôle des partis politiques, c’est de les appuyer dans cette démarche mais leur rôle à eux c’est d’être ouverts à leur société. De savoir que la société mauritanienne est gangrenée de maux, nous sommes gangrenés par la corruption, par la précarisation, par l’inaccessibilité aux idées les plus élémentaires. Songez que pour avoir un passeport il faut payer 70.000 à 80.000 UM. Songez que n’importe quel policier aujourd’hui à Nouakchott peut arrêter n’importe quel automobiliste qui dispose de toutes ses pièces pour exiger de lui 200 UM. Au risque pour vous de perdre 3 heures ou 4 heures de temps alors que vous aviez toutes les pièces puisqu’il a décidé que vous allez donner 200 UM. Eh bien! vous lui donnerez 200 UM sinon vous ne circulez pas. Alors c’est ça que tout le monde, l’opinion, les citoyens attend des autorités nouvelles qui sont là, qu’elles créent un sentiment qu’en fin ouf ! on est dans un Etat normal puisqu’on va vers un Etat de droit. L’Etat normal c’est l’Etat de droit c’est celui où le droit règne dans les rapports entre tous où on a d’autres critères de valeurs ou de jugements sur les uns et les autres ou par rapport aux uns et aux autres que ce que la règle aura défini, et où cette règle aura été définie par ceux-là sur qui elle sera appliquée. C’est cela qui est fondamental, c’est-à-dire, par une assemblée élue, dans des conditions démocratiques par des institutions à travers lesquelles le peuple se reconnaît et dont en définitive le peuple dira : « oui ce sont mes institutions puisque je les ai créées ». Si jamais en Mauritanie les militaires auront la chance historique de laisser leur marque positivement, comme ils l’ont fait d’ailleurs en nous sortant de la guerre du Sahara, je pense que cette fois-ci encore ils ont cette opportunité, les hommes politiques auront l’opportunité de se ressaisir quant à eux et de comprendre qu’ils se sont défaussés. Qu’ils ont donné à d’autres leur rôle de jouer le rôle qui aurait dû être le leur. Celui de mener le pays vers la paix civile, vers la tranquillité civile et vers l’Etat de droit. Ils se sont défaussés, ils doivent aider les autres et ceux-là doivent également s’appuyer sur eux sur les convictions de ces hommes politiques sur leur conception des choses pour pouvoir façonner ensemble un chemin qui soit véritablement le chemin de l’équilibre. C’est ainsi que la transition pourra se faire, sinon le gouffre que tout le monde craignait, eh bien nous y serons très bientôt beaucoup d’ailleurs plus vite qu’on ne pourrait penser malheureusement.

LR : Comment accueillez-vous la nomination du nouveau Premier Ministre Sidi Mohamed Ould Boubacar ?

LGA : Ah ! Alors là vous allez me pousser à être subjectif parce que Sidi Mohamed Ould Boubacar, c’est quelqu’un que j’admire beaucoup sur le plan personnel. C’est quelqu’un pour qui j’ai la plus haute estime. C’est quelqu’un qui, dans les fonctions qu’il avait occupées, a toujours fait montre d’une discrétion remarquable. Mais semble-t-il également d’une grande efficacité administrative. Je crois très sincèrement que ce sont là des qualités qui vont parfaitement avec ce qu’on pourrait demander d’un Premier ministre d’une transition qui risque d’être très difficile : un homme discret, un homme efficace, un homme qui va droit au but qui sait où il va et qui a la lucidité de comprendre qu’il n’est pas le Bon Dieu et qu’il doit s’appuyer sur tout le monde et qu’il doit surtout être à l’écoute de tout le monde. Un homme qui a aussi suffisamment de hauteur pour comprendre que le pays doit être mené, dirigé avec beaucoup de doigté. Je trouve que c’est un homme qui présente ces qualités. Mais je vous le dis là je suis subjectif car c’est quelqu’un dont j’ai une appréciation personnelle. Mais je crois très sincèrement qu’il pourrait faire l’affaire.

Recueilli par Diallo Adama et C.T.D



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