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Par LÔ Gourmo
«Ingérence
politique», «ingérence humanitaire», le problème de l’urgence face à des
situations de catastrophe politique, économique, sociale ou environnementale
s‘est posé à nouveau cette année, après bien d’autres théâtres de confrontation
et avec une particulière acuité, à Haïti.
Un premier
constat s’impose : la crise aiguë, qui a débouché sur un « soulèvement
militaire », perdure malgré la chute fortement « encouragée » par les
retrouvailles (conjoncturelles ?) franco-américaines, du Président haïtien et
son exil précipité. Elle est multiforme et gigantesque : près de 3 millions de
personnes sur huit ne sont pas en mesure d’assumer leurs besoins fondamentaux,
le pays est en ruine et la classe politique, discréditée au plus haut point.
Depuis plusieurs semaines voir plusieurs mois, une guerre d’extermination par
milices rivales interposées, entre le pouvoir et l’opposition, couvait et
semblait inévitable. Face au risque de génocide et de déliquescence de l’Etat,
la «communauté internationale» aurait donc décidé d’intervenir pour mettre fin à
l’escalade de la violence et au risque de dérive infernale.
L’immixtion, au
nom de cette mythique communauté, d’une poignée de grandes puissances dans les
affaires d’un petit et pauvre pays, met à nouveau en exergue et en concurrence
les deux principaux types d’ingérence unilatérale contemporains : l’ingérence
«humanitaire» et l’ingérence «politique» ( ?).
La première
concerne le droit d’intervention et, pour le moins, le droit de regard de la
société internationale dans les situations de crise exceptionnelle qu’illustre
l’exemple haïtien : Violation massive des droits de l’homme, catastrophe
naturelle etc. Dans cette hypothèse, l’ingérence, légale, se justifie au nom de
l’impératif de solidarité internationale et par la reconnaissance de certains
droits fondamentaux de la personne humaine.
Au-delà de l
‘Etat des règles purement formelles, il y a bien un sujet de droit hors
frontière dont la subjectivité exprime, au plan du droit, la continuité du genre
humain et dont la souffrance et la vulnérabilité priment sur toute autre
considération formelle et sur les obligations légales traditionnelles.
On
s’attacherait donc, pour toute situation d’urgence, à faire prévaloir l’humanité
de l’homme en peine, son droit à être secouru dans les respects rigoureux de sa
dignité. Les normes en cause ont un fondement impératif dans la conscience
collective (jus cogens) et leur portée universelle (erga omnes) renforce cette
qualité intrinsèque.
Inspirée par
un sentiment de responsabilité qu’éprouve une société vis-à-vis de ses membres
et de ses générations futures, cette modalité d’ingérence s’appuie sur des
préalables éthiques et juridiques tel l’exemption de toute pensée « politique »
de puissance, la soumission au contrôle des organes reconnus de la « vraie »
communauté internationale, que ce soit à l’échelle internationale (ONU) ou
régionale (en l’occurrence l’OEA et la Communauté des Etats carabéens), la
modestie des ambitions de l’action extérieure qui fait face à la détresse ou
prévient la surenchère morbide dans l’attente d’un retour à la normale (paix
civile ou apaisement social, l’équidistance par rapport aux protagonistes
nationaux etc.).
Dans le cas
particulier de Haïti, les témoignages concordaient sur des risques très graves
de dérapage vers les formes monstrueuses de règlement de compte entre les
factions armées, les partis et les groupes de la « société civile ». D’emblée,
les Américains et leurs alliés retrouvés de l’ex « monde libre » ont entendu
agir, du moins officiellement, et non sans une certaine confusion d’ailleurs, en
vue, non de s’assurer du départ du Président Aristide ni de l’installation de
ses ennemis, mais de préparer les conditions de décrispation politique pour
éviter le carnage. Les appels lancés par des membres de l’administration Bush et
des le début par les autorités françaises étaient tous destinés au gel des
initiatives guerrières en faveur de la négociation entre les parties en conflit
en vue de régler la situation en rapide pourrissement. Comme en côte-d’ivoire !
Néanmoins, force est de constater qu’au bout du compte, cette «ingérence
humanitaire » avait plutôt l’allure, des accents et les incohérences classiques
d’une ingérence-urgence «politique ».
Si les rebelles
comme on pouvait le craindre à bon droit, avaient voulu se livrer à un jeu de
massacre, ils auraient pu le faire, tant la hâte tranquille des puissances
intervenantes leur en auraient largement donné le loisir !
Cela
était également vrai pour les Pro-Haristide à Port-au-Prince qu’ils ont
contrôlés jusqu’au mystérieux départ de leur chef. Malgré des heurts violents et
des débuts de pogroms ici ou là. Pas l’ombre d’un soldat humanitariste quand les
risques du drame étaient paroxystiques ! Seulement, la montée au créneau d’une
diplomatie franco-américaine redevenue un temps un tantinet atlantiste, avec à
la clé des faux-semblants de clans de règlement de la crise par le dialogue et
le renouvellement concerté et consensuel de l’appareil gouvernemental.
L’ingérence n’était donc pas, au départ, «humanitaire» en dépit du contexte qui
lui en donnait toutes les apparences, mais politiques, dramatiquement,
classiquement, «politiques»…Seulement,
ici aussi l’ambiguïté et les risques qu’entraîne dans son sillage ce type
d’interventionnisme, mérite d’être, plus que jamais souligné. Car, loin des dés
à les résoudre durablement, il accroît souvent la complexité des conflits
internes et rend stérile ou hasardeuse toute initiative sincère de solutions.
Dans une
situation de crise politique, telle que la vit Haïti, comment et en quoi les
puissances étrangères peuvent-elles au-delà de l’humanitaire prêter leur
concours à une juste solution des contradictions majeures, sans se substituer à
la volonté populaire et sans imposer leurs seules ambitions impériales ?
Le risque
le l’urgence politique, c’est de voir des états étrangers imposer leurs propres
approches de la chose politique en terre étrangère et, en l’occurrence pour
Haïti, concocter à la hâte pour une énième fois, une «démocratie» intolérante,
taillée sur mesure étrangère et vouée au discrédit. Entreprise profondément
contraire à une norme aujourd’hui foulée au pied d’une brûlante et universelle
actualité : le droit des peuples à dispose d’eux-mêmes. Cette norme, qui est la
véritable clé de voûte, système ders nations unies disqualifie l’ingérence
politique traditionnelle et place les puissances intervenantes dans l’obligation
de laisser la population haïtienne régler ses problèmes selon sa sensibilité et
ses propres vœux.
Ce n’était donc pas à la « communauté internationale » ou à ceux qui en tiennent
lieu, de choisir Aristid ou l’opposition…De
surcroît, une intervention impériale ne doit pas remplacer la volonté du peuple
car elle méconnaît le plus souvent les nombreuses contradictions qui peuvent
exister à l’intérieur d’une société…
pour autant qu’elle s’impose, néanmoins dans un pays, en raison de l’évolution
de ses contradictions internes, il revient à l’ONU et à l’ONU seule
d’entreprendre, au nom de la communauté internationale, une ingérence politique,
parce que seule susceptible d’être neutre et consensuelle. L’ONU seule a la
responsabilité principale d’aider ce pays non seulement à restaurer la paix et
la sécurité mais aussi à créer les conditions politiques d’une résolution de
cette crise, à proposer des alternatives économiques, politiques, à rapprocher
et, si besoin réconcilier le protagoniste et créer les conditions en vue
d’assumer le développement du pays. Sans elle-même faire le jeu des plus grands,
c'est à dire se limitant à jouer le « transitaire » d’une expédition décidée
ailleurs et pour les causes qui lui sont étrangères. Toute autre voie mènera à
l’impasse et risquerait de déplacer dans le temps les difficultés, si ce n’est
de les accroître.
On peut
noter à ce propos, les vives réactions de l’Union africaine et de la communauté
des Caraïbes qui ont critiqué à bon droit les conditions de départ d’Aristide,
en se plaçant sur le strict droit, aussi bien international que constitutionnel
haïtien. Car, il est claire que la présence non sollicitée de troupes étrangères
au large des côtes haïtiennes et les menaces à peine voilées de leurs
interventions « humanitaristes » ont surtout servi la progression sans combat
des « forces rebelles » qui ont pu mettre à bas un régime légalement établi et
en cours de mandat, malgré tous ces errements. Ces forces « humanitaristes »
qui reçurent en main propre disent-t-elles et de toute façon en toute
illégalité, la démission de l’ancien Président ont donc servi de caution à un
changement constitutionnel de régime et de démocratie. Elles sont donc, au plan
du droit, non des forces « humanitaires » (comme l’avait conçu en définitive
l’ONU à la veille de l’entrée des troupes rebelles venues d’un pays voisin à
Port-au-Prince) mais comme des troupes d’occupation venues avec leur(s)
propre(s) projet(s) pour ce malheureux pays…
Démocratisation ? Quel modèle ? Celui qui imposera des volontés étrangères ou
que devra réinventer une classe politique haïtienne largement discréditée par
son sectarisme, sa soif de revanche et son absence de vision sur les vrais en
jeux des événements en cours dans le monde et sur son territoire national ? Il
est clair qu ‘en dehors d’un véritable compromis national entre toutes les
familles politiques sans exception pour sortir le pays de l’ornière actuelle ce
dernier poursuivra sa longue dérive dans les eaux troubles de l’impitoyable
mondialisation à l’Américaine. La seule tâche acceptable pour les puissances
étrangères dans cette hypothèse serait d’appuyer de toutes leurs forces cette
approche du compromis national comme l’avait fait en son temps la communauté
internationale lors des efforts gigantesques de la classe politique
sud-africaine amenée par Nelson Mandela pour un règlement consensuel national de
la crise de l’Apartheid. Toute autre solution serait marquée au fer rouge de
l’infamie d’une raison « humanitaire » frappée de sceau de l’hégémonisme. Ici
aussi elle serait fatale pour la paix civile et la démocratie, comme on le voit
en Afghanistan ou en Irak.
Il faut donc
tout faire pour empêcher que l’hégémonisme ne prenne le visage d’un pouvoir
tutélaire exerçant impunément le droit d’ingérence au nom de l’universalité des
droits de l’homme et des peuples.
Gourmo
Lô professeur à l’Université du Havre, Avocat au barreau de Nouakchott
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