| Le Calame : Bonne année ! L’année commence avec de vives empoignades sur des questions qui préoccupent l’ensemble du pays. Etes-vous disposé à en traiter avec nous sans langue de bois? Ba Boubakar Moussa : Meilleurs voeux à vous et à toute la rédaction! Volontiers pour répondre à vos questions, sans langue de bois, aujourd’hui plus que jamais auparavant. Il est essentiel, et par avance, que tous ceux qui prendront connaissance de mes réponses, les mettent en rapport avec la gravité de la situation et le souci qui m’anime de poser franchement les problèmes pour qu’on en débatte profondément et qu’on leur trouve des solutions acceptables. C’est ce souci qui nous a amené, dans le passé, mes camarades et moi, à poser la question du dialogue et du compromis national en 1997 dans vos colonnes (Habib avait intitulé notre article “Le Manifeste” !), ainsi que celle de l’esclavage et de l’histoire politique de la Mauritanie des trente dernières années. Les débats que nous avions espérés n’ont pas toujours eu lieu suivant le mode que nous souhaitions. Espérons qu’il en soit autrement cette fois-ci. Je voudrais surtout que mes amis de l’opposition comprennent mes propos, et excusent leur côté quelquefois rugueux... Nous nous sommes “ménagés” durant et après les élections, afin de nous rapprocher; le moment est venu de mieux cerner nos différences pour bâtir une unité plus durable, une nécessité toujours impérieuse pour les progrès de la démocratie et dans tous les domaines en Mauritanie. C’est ce souci qui m’animera dans mes réponses. Des élections transparentes porteuses de changements... Des débats houleux à l’Assemblée et la dissolution de AC qui préfigure un retour à la confrontation... De quoi s’agit-il vraiment, selon vous? Commençons par les élections. Il est de l’intérêt de notre pays, de la lutte pour la démocratie, de nous dire la vérité en tirant les leçons de l’expérience. Les élections ont été effectivement transparentes, à la satisfaction de l’ensemble des partis politiques qui ont participé au scrutin, aussi bien ceux de la coalition présidentielle que ceux de l’opposition. Tous s’en sont félicités, et, véritablement, ces élections marquent un tournant historique dans le système démocratique et politique de notre pays. D’abord, et avant tout, elles permettent d’apporter un début de réponse à des débats en profondeur qui ont secoué l’opposition, débats relatifs aux voies possibles pour les changements, dans le contexte international actuel, eu égard à l’expérience préoccupante que vivent certains pays pas loin du nôtre comme la Côte d’Ivoire, la Guinée, pour ne pas parler de l’Afrique des Grands Lacs. Certains hommes politiques mauritaniens estimaient que, étant donné la nature dictatoriale du régime en place, il n’était pas possible de débloquer le processus démocratique et d’effectuer des avancées significatives telles que l’exige la situation de notre pays. Il en découlait alors, selon eux, que seul le renversement du régime en place pourrait offrir une solution salvatrice à nos préoccupations. Cette option a été choisie par l’opposition dite radicale, regroupée dans le défunt FPO. Elle a fait long feu... Ces hommes politiques n’ont ni amorcé des pas vraiment décisifs dans cette option, encore moins fait la preuve concrète de la pertinence de leurs choix. Qu’on ne m’oppose surtout pas que la majorité des partis du FPO étaient et demeurent favorables au dialogue. Leur adhésion au dialogue était tout au plus "tacticiste ", dans la mesure où ils refusaient de prendre des initiatives dans ce sens, arguant que c’était au régime de faire le premier pas - comme si, dans la mise en œuvre de sa politique, un parti pouvait laisser le choix de l’initiative à son adversaire! REMONTER Estimez-vous toujours que le retour possible à la confrontation peut être évité par votre politique, vu la nature fragile du pays? Oui. L’UFP estimait –estime toujours- qu’étant donné le rapport de forces du moment, dans le contexte sous-régional et international où la confrontation politique - dans des pays et des sociétés aussi fragiles que les nôtres - est porteuse de violences, voire de guerre civile, il est souhaitable et possible d’emprunper une autre voie : celle de la négociation et de la recherche de compromis avec le pouvoir en place; celle des changements graduels, consensuels et pacifiques. Presque personne ne pariait un khoums sur nos choix lorsque nous avions engagé cette politique. Nous-mêmes n’avons pas toujours eu le même enthousiasme, ni nourri un espoir égal quant à leur issue, tant les possibilités et les dispositions étaient minces. D’autant plus que si certains facteurs pouvaient dépendre de nous, d’autres nous échappaient relevant des réalités objectives, d’une part, et des dispositions des partenaires du pouvoir et des autres partis de l’opposition, d’autre part. Pendant plus d’une année, de notre congrès d’octobre 98 à juillet 2001, nous sommes demeurés les pestiférés de l’opposition, d’aucuns nous traitant de tous les noms, parmi lesquels ceux de “vendus”, de “traîtres” ou d’“agents du régime” n’étaient pas les plus sympathiques ... Puis, patiemment, négociant avec le pouvoir, participant aux municipales de 99, expliquant notre politique et nous dépensant sans compter pour influencer l’opposition, nous sommes parvenus à des réformes significatives du système électoral mauritanien: la confection d’une carte d’identité infalsifiable et la révision des listes électorales sur cette base, la baisse de la caution électorale passant, en deux étapes, de 20.000 à 4.000 ouguiyas, l’introduction timide de la proportionnelle, la normalisation du vote militaire, la publication de la liste électorale sur l’internet, la gestion démocratique des bureaux de vote, l’interdiction aux responsables politiques des partis en lice d’assurer la fonction de président de bureau de vote, la mise à disposition des procès-verbaux aux partis en présence, etc. L’ensemble de ces engagements ont été rendus publics, progressivement, par notre parti, en particulier à l’issue de l’audience accordée par le président de la République au président de notre parti, le mercredi 11 juillet 2001. Ensuite, parvenant à convaincre les partis de l’opposition d’organiser la concertation sous de nouvelles formes, à l’issue d’une campagne de soutien au président du Front Populaire, les uns et les autres, malgré quelques hésitations, ont fini par accepter de participer aux élections. Le résultat est là, incontestable. Nul ne peut nier que c’est d’abord et avant tout celui de la politique de dialogue et de compromis national. Et si la transparence a été possible, le mérite en revient d’abord à la volonté politique du président de la République ainsi sollicitée. Il est important de le noter, car d’aucuns avaient été catégoriques pour dire qu’il n’y a rien à attendre du président de la République, qu’il n’acceptera aucune amélioration de la situation et que nos tentatives resteront sans lendemains. Aujourd’hui, nous appelons les partenaires qui avaient été aussi formels à faire preuve, à l’avenir, de moins de certitude et de plus de pondération. Un tournant a été enfin amorcé et il sera difficile de rebrousser chemin : l’ensemble des familles politiques significatives de notre pays sont représentées à l’Assemblée nationale et participent à la gestion locale de bon nombre de municipalités, assumant un rôle dirigeant dans la majorité des départements de Nouakchott, à Sélibabi, à Boghé, à Barkéwol, etc. Pendant que des situations politiques proches des nôtres plongent certains pays dans l’incertitude, les violences, voire la guerre civile, nous venons d’inaugurer une voie inédite: par le dialogue et la négociation, organiser des élections transparentes et amorcer les premiers pas vers une démocratie apaisée. Il est évident que chacun des partenaires en présence a tiré avantage des élections: le pouvoir arrive ainsi à crédibiliser le discours officiel et à avoir des institutions représentatives, l’opposition en profite avec les positions acquises. Un bon compromis c’est celui qui profite à l’ensemble des parties! Certains de vos contradicteurs de l’opposition dite radicale n’ont pas la même lecture que vous, estimant que ce sont les pressions des bailleurs de fonds qui ont permis la transparence! Voyez-vous, il est une caractéristique commune à l’immense majorité des hommes politiques de tous les pays, c’est la difficulté à remettre en cause ses analyses et à reconnaître ses erreurs. Comprenons-les et donnons leur le temps de le faire. Il y a des chances réelles pour qu’ils y parviennent, malgré les difficultés : partisans du boycott ils ont fini par accepter de participer aux élections, réticents au dialogue ils l’ont quand même pratiqué avec le ministère de l’Intérieur au cours des élections. L’UFP se propose d’engager de sérieuses discussions avec les uns et les autres pour les encourager à aller plus loin. Ce n’est pas facile, et nous les comprenons. En attendant, permettez-moi de dire à nos contradicteurs qu’avec un minimum de recul, si leur lecture était objective, ils auraient dû se demander pourquoi la pression des bailleurs de fonds aurait eu des résultats heureux en Mauritanie et pas en Guinée, par exemple. Au moins, d’un pays à l’autre, ils se rendraient compte qu’une partie de l’opposition mauritanienne s’est engagée franchement et résolument dans le dialogue et la recherche de compromis, contrairement à l’opposition guinéenne; que le pouvoir mauritanien a accepté de discuter du processus démocratique, et que les deux partenaires sont parvenus à des résultats qui ont permis de surmonter l’impasse. Sans l’existence des deux partenaires dans la recherche du compromis qu’ont été et continuent d’être l’UFP et le pouvoir, cela n’aurait pas été possible. En Guinée, par contre, malgré les pressions des USA et de la France au plus haut niveau, le Chef de l’Etat a refusé de céder, d’autant plus que l’opposition guinéenne hésite à s’engager de manière conséquente dans la recherche des solutions de compromis. Mais chez nous, comme en Guinée, lorsque l’opposition a tenté de “forcer le destin” par la confrontation, elle n’a pas réussi à mobiliser et à organiser les masses pour atteindre effectivement ses objectifs. D’une manière ou d’une autre, il me semble évident qu’il y a ici et là un manque de réalisme politique, de modestie des hommes politiques, mais également des ambitions excessives et un manque de sagesse qui, malheureusement, font courir de grands risques à bon nombre de pays africains... Malgré tout, l’expérience des débats à l’Assemblée nationale et la dissolution de AC, nous y revenons, montrent que les acquis du dialogue sont précaires et pourraient même être compromis. Qu’en pensez-vous? Pouvait-il seulement en être autrement? N’oubliez pas que, dans le monde démocratique, les parlements sont apparus comme nécessité historique pour surmonter le penchant de certains hommes politiques à résoudre leurs contradictions par la violence, et offrir ainsi la possibilité de débattre de l’ensemble des questions préoccupant la communauté dans un cadre commun, accepté par tous, pour leur trouver des solutions pacifiques. Au sein du pouvoir comme dans l’opposition mauritanienne, il y a des déficits ou des excès significatifs en matière démocratique. Certains ont acquis les mauvais réflexes d’un pouvoir dictatorial et sont habitués à des parlements monocolores où les débats et les décisions se déroulent selon leur propre vouloir; d’autres, parmi les opposants, ont été sevrés pendant longtemps des droits qui leur sont reconnus par la constitution et les lois du pays et souhaiteraient, du jour au lendemain, les exercer sans retenue. D’où le clash... De même que notre pays aura besoin d’une longue expérience d’exercice de la démocratie pour que la culture démocratique imprègne véritablement notre existence; de même, il se passera une période relativement longue avant que la tolérance et la sérénité ne s’instaurent entre les familles politiques représentées à l’Assemblée nationale. C’est pour cela que l’UFP a proposé d’organiser des rencontres entre les groupes parlementaires pour élaborer un code de conduite... N’est-ce pas vouloir instaurer des lignes rouges et des sujets tabous au parlement, en instituant une forme de censure dans les débats des élus nationaux? La question est certainement complexe et mérite qu’on s’en explique. Je vous disais que notre pays est de ceux qui sont encore fragiles, et pour lesquels des questions aussi sensibles que l’esclavage et les événements de 1989-1991 sont difficiles à aborder sans que cela ne soulève quelque inquiétude et n’entraîne des débordements. Il s’agit non seulement de questions sensibles, mais de celles qui soulèvent le plus de passions et de préjugés. Or, lorsqu’on discute de ces questions, quand ce sont les passions et les préjugés qui dominent, la forme importe encore plus que le fond. La forme suivant laquelle elles sont posées favorise la recherche de solutions par les débats et des moyens pacifiques, ou alors le contraire, conduisant ainsi à des situations fondamentalement différentes. La forme dans laquelle ces questions ont été abordées et débattues à l’Assemblée nationale, par certains députés de l’opposition comme par certains élus de la majorité, a fait que la confrontation a pris le pas sur la sérénité et la recherche de solutions dynamiques et salvatrices pour le pays. Dans son intervention, lors de la séance du jeudi 27 décembre 2001, notre camarade Moustapha Ould Bedreddine a tenté de recentrer les débats en posant sereinement les mêmes problèmes et en imprimant aux débats une direction porteuse de solutions, loin de la surenchère et de la démagogie... REMONTER Est-ce une raison pour dissoudre AC, quand bien même certains de ses députés auraient adopté une forme pour poser la question de l’esclavage et des événements de 1989 de manière inquiétante pour les dirigeants du pays et certains citoyens? Non! Loin de moi l’idée de vouloir justifier la dissolution de AC, bien au contraire, je cherchais simplement à expliquer pourquoi le clash a eu lieu, et tentais d’esquisser quelques réflexions sur le mode de débats et de recherche de solutions lorsque des questions aussi sensibles sont abordées. Les députés de AC, comme l’ensemble des élus nationaux, ont le droit de poser toutes les questions qu’ils veulent, suivant la forme qu’ils choisissent, et, pour cela, sont couverts par l’immunité. Le fait de prendre prétexte de leurs propos pour dissoudre leur parti est inadmissible parce que c’est illégal, car la mesure remet en cause le multipartisme et le pluralisme, en même temps qu’elle compromet l’espoir suscité par la transparence des élections. Dans le même ordre d’idées, la dissolution procède de la velléité de certains dirigeants de revenir à la période d’exception et menace la paix civile et la stabilité du pays. Ceux qui gouvernent notre pays, de même que les dirigeants de l’opposition, doivent avoir conscience du fait que les points de vue et les idées représentés au sein de la société ont le droit de s’exprimer, et que nous avons tous intérêt à instaurer un système démocratique et politique qui le permette et le canalise, en toute sécurité et sans aucun risque pour leurs auteurs. Si, par malheur, les uns ou les autres tentaient de tuer les idées, de les étouffer, de ne pas permettre qu’elles s’expriment dans les journaux, dans les institutions du pays, partout où ceux qui les portent le jugent nécessaire, ils mettraient en péril les possibilités de trouver des solutions pacifiques à nos différences, à nos divergences et à nos passions - naturelles dans toute société plurielle. Et là, ils ouvriraient grand le chemin à des formes d’extrémisme encore plus dangereuses pour le salut de notre pays, même si ces déviations ont leurs dynamiques propres. Pourquoi donc s’inquiéter de nos différences, de nos divergences et de nos passions, même lorsqu’elles s’expriment sur des bases racistes, intolérantes et extrémistes, quand nous avons la possibilité d’en débattre, de les canaliser et de les résoudre dans le cadre démocratique? Nous avons suffisamment d’arguments et de capacité de persuasion pour montrer que les questions traitées suivant cette approche sont mal posées et que les voies suggérées conduiraient le pays et la société à leur perte. Je suis persuadé que les démocrates mauritaniens de tous les horizons politiques, ceux qui sont soucieux de la nécessité de préserver l’unité du pays et de trouver des solutions viables pour gérer les différences, les divergences, les passions qui la traversent - comme la question nationale et celle relative à l’esclavage - pourront gagner à eux la majorité de l’opinion publique, en isolant ceux qui prôneraient la confrontation et la violence. Revenons sur votre proposition de code de conduite, et les lignes rouges, les sujets tabous et la censure qu’elle risque d’instaurer à l’Assemblée. Aucun sujet ne devrait être tabou dans notre pays, au niveau de ses institutions, en particulier l’assemblée nationale. Tous les sujets, sans exclusive, devraient pouvoir être soumis aux débats nationaux, sous une forme ou une autre, dès lors qu’elles concernent l’avenir du pays et de ses populations. C’est ma conviction, c’est également celle de mon parti, l’UFP. À cet égard ceux qui déterminent la politique de notre pays font preuve d’une frilosité inacceptable. Dans la déclaration que nous avons rendue publique lors du retrait de la Mauritanie de la CEDEAO, nous avions posé le problème, en citant des questions majeures pour lesquelles il est inadmissible que les pouvoirs politiques prennent des décisions unilatérales, en refusant de consulter les citoyens, par l’intermédiaire des partis politiques, des associations de la société civile, des débats organisés suivant la forme requise, voire par voie référendaire. Je suis également opposé à toute forme de censure des idées, en particulier au niveau du parlement où la constitution et les lois régissant le fonctionnement de l’Assemblée nationale et du Sénat sont claires. Ceci étant, gardons-nous de la naïveté politique qui peut couvrir, quelquefois, l’aventurisme. Nous venons de loin, du régime du parti unique en passant par le régime d’exception. Notre pays a pu se doter d’une constitution démocratique insuffisante sur de nombreux points, la presse indépendante existe malgré la censure, les partis politiques ont droit de cité quand bien même une épée de Damoclès est suspendue au dessus de leurs têtes. Bref, nous avons pu conquérir quelques droits, à partir desquels nous pouvons nous battre pour élargir la démocratie et l’approfondir. Mais, et c’est important, le régime politique sous lequel nous agissons a besoin d’être profondément réformé avant que la démocratie dans le plein sens du terme ne s’instaure véritablement, avant qu’il ne soit possible de parler sans entraves de toutes les questions, y compris les questions sensibles. Le chemin à parcourir est beaucoup plus long que les pas que nous avons entamés. Parce qu’il en est ainsi, le réalisme commande la prudence, l’intelligence et l’esprit de responsabilité pour poser certains problèmes sensibles. Cela est ressorti clairement des entretiens que notre groupe parlementaire a eus avec le président de l’Assemblée nationale au sujet de la question des événements de 1989-1991. Tenter de fermer les yeux sur cette réalité et refuser d’en tenir compte reviendrait à foncer la tête baissée en allant droit au mur, avec toutes les conséquences que cela suppose. Cette réalité n’est pas exclusive à notre pays. Chaque pays a besoin de la maturation de certaines conditions avant que la société ne puisse aborder, sans que cela n’engendre des troubles et avec des chances de succès, certaines questions sensibles. Voyez le Maroc! On peut y discuter à longueur d’année de la démocratie, mais il n’est pas possible de mettre en cause la monarchie. Pourtant, il faudra bien qu’un jour on en parle, pour que la société marocaine progresse, ne serait-ce que sous la forme espagnole. Toutes les questions politiques y sont sujet à échanges de vues exceptée la question du Sahara occidental. Même dans des pays où le régime démocratique est établi depuis plusieurs siècles, comme la France, par exemple, c’est avec d’énormes difficultés qu’on parle de la guerre d’Algérie et de la torture. De même, en ce qui nous concerne, la question nationale et les événements de 1989-1991 sont délicats à aborder. Nous avons le devoir de nous entourer de toutes les précautions nécessaires pour en parler, afin que cela n’entraîne nullement le réveil des vieux démons, chauvins, nationalistes étroits et racistes. Nous devons en débattre, je l’affirme solennellement et sans aucune forme d’ambiguïté, mais en prenant le soin de créer les conditions nécessaires à la sérénité des controverses, en ayant comme objectif non pas d’ouvrir les plaies, de les envenimer, mais de les panser et de leur trouver des solutions qui font reculer les préjugés et la méfiance, renforcent l’unité et la bonne entente. Voilà l’une des raisons essentielles pour lesquelles nous parlons de code de conduite, un code qui devrait guider le comportement de l’ensemble des parties prenantes du jeu politique national, sur toutes les questions majeures qui secouent notre pays. Les lignes de force d’un tel code (les lignes rouges, diront d’autres, pour en délimiter le cadre!) devraient, à mon sens, concerner la préservation de l’indépendance et de l’unité nationale, le recours aux moyens pacifiques et démocratiques pour surmonter nos différends, résoudre nos divergences et régler nos conflits, le renoncement à la violence et à la division sur des bases identitaires (tribales, nationalistes et raciales), le bannissement de la fraude électorale. Si ces principes sont acceptés et mis en œuvre de bonne foi par tous, il sera possible de trouver des solutions à nos problèmes, de manière salutaire et bénéfique pour notre pays et notre peuple. Et c’est à ce débat que nous convions l’ensemble des Mauritaniens, en particulier les partis politiques, les associations de la société civile et les personnalités démocrates. N’est-ce pas une manière de positionner votre parti pour la présidentielle de 2003? Sans aucun doute! Et dans cette perspective, la tournure prise par les débats à l’assemblée nationale, la dissolution de AC et les prises de position des principaux dirigeants politiques du pays ont déjà anticipé le débat. Quels débats et quelle tournure pour la compétition électorale prochaine? D’aucuns semblent souhaiter que les électeurs n’aient que deux choix, que je simplifie au maximum, sans les caricaturer: le défenseur des Beydhaan en péril que serait l’un des candidats en vue, d’une part, et le champion de la libération des esclaves et des négro-africains, d’autre part, que serait un autre. Si, par malheur, l’équation de la présidentielle prochaine se réduisait à cette alternative, la Mauritanie emprunterait des chemins qui la conduiraient à une situation identique à celles que connaissent le Rwanda et le Burundi. REMONTER Quelles sont donc les priorités, selon vous? À mon humble avis, si la question nationale et celle de l’esclavage sont des questions importantes, voire majeures dans notre pays, ce ne sont pas celles dont l’existence et le développement conditionnent l’existence et le développement de notre pays et de ses populations. Loin s’en faut! Il est indispensable, pour que nous ayons quelques chances de leur trouver des solutions viables, que nous en campions d’autres au préalable, en première priorité. La première priorité porte sur les réformes profondes que nous devrions apporter au système politique et démocratique de notre pays afin d’assurer sa viabilité, son existence et l’unité de son peuple. Cette question est capitale, elle concerne à la fois la consolidation des acquis de la transparence, la révision de la constitution et de la loi sur la presse, la généralisation de la proportionnelle pondérée, la limitation du mandat présidentiel, l’exercice effectif de la gestion décentralisée des régions et des communes, la définition d’un code de conduite, parmi d’autres de moindre importance. La seconde est liée à la mondialisation. Nous traversons un contexte mondial complexe où la globalisation avance à pas de géants. La viabilité de notre pays suppose son insertion effective dans des ensembles sous-régionaux capables d’assurer la gestion autonome de leur destin, dans la coopération multilatérale avec les ensembles appartenant à d’autres ères de civilisation et de développement. Comment y parvenir, en tenant compte de notre double appartenance à l’Afrique et au monde arabe et musulman? Comment gouverner le monde sur des bases démocratiques et non hégémoniques? Une série de questions majeures font suite aux deux premières et portent sur l’orientation économique et sociale de notre pays, son système éducatif, l’édification de l’État de droit, le partage des richesses nationales. Il se pourrait que certains responsables politiques et d’autres compatriotes aient une vue différente de la mienne quant à l’ordre de priorités des questions majeures qui se posent à notre pays, qu’à cela ne tienne! Qu’on en débatte, qu’on se convainque mutuellement et nous pourrons alors définir ensemble les règles du jeu pour entamer des discussions plus approfondies. Votre point de vue et celui de Messaoud Ould Boulkheïr sont divergents, en particulier en ce qui concerne la question de l’esclavage ! Pourriez-vous nous éclairer davantage? Il est difficile de répondre en quelques mots à votre question. Mohamed Ould Maouloud et moi avons, en 1997, dans vos colonnes, apporté une contribution sur la question de l’esclavage en Mauritanie par une série d’articles. M. Messaoud Ould Boulkheïr a prononcé, à Durban, un discours sur l’esclavage en Mauritanie daté du 20 août 2001. Il est extrêmement important d’en prendre amplement connaissance. Il est également souhaitable que d’autres compatriotes enrichissent les débats par de nouvelles contributions. Je me réserve donc la possibilité d’y revenir de manière plus profonde, le moment venu, pour cerner nos différences et nos divergences ainsi que leur portée. En attendant, Messaoud vous a accordé une interview, dans votre précédent numéro, au cours de laquelle il aborde le même sujet. Permettez-moi d’exprimer quelques remarques. Messaoud affirme : "L’esclavage est une question importante qui mérite d’être posée à chaque instant parce qu’il s’agit d’une chose fondamentale, de la liberté de l’individu et rien n’est plus cher que la liberté... Au point de vue de la logique, de la sémantique, de la morale, de l’humanitaire, rien ne devrait être plus important que la liberté de l’individu." À lire ces propos, le lecteur en tire comme conclusion que le déni des libertés, en Mauritanie, se conjugue avant tout avec les pratiques de l’esclavage, tout au moins pour la majorité des citoyens de notre pays. Messaoud ajoute plus loin, pour appuyer son assertion : "La société mauritanienne a vécu un système esclavagiste qui continue d’exister." Cela pourrait signifier, lorsqu’on rapproche les deux citations, que dans les règles qui régissent les rapports économiques et sociaux entre les Mauritaniens, le système esclavagiste demeure dominant dans notre pays. En attendant qu’il nous détrompe, je dois vous dire que je ne pense pas qu’il en soit réellement ainsi. Mais, pour une meilleure appréhension de la question, il est nécessaire de s’entendre sur ce que l’on entend par esclavage. Vous avez posé la question à Messaoud dans l’interview qu’il vous a accordée, il n’y a pas encore répondu, je souhaite qu’il puisse le faire (dans les meilleurs délais) pour nous éclairer tous. En ce qui me concerne, je pense que d’une manière générale, les spécialistes des sciences politiques s’accordent pour définir l’esclavage comme un système économique et social par lequel certains hommes (les maîtres) en possèdent d’autres (les esclaves), sur lesquels ils exercent des droits de vie et de mort, qu’ils peuvent vendre comme tous les autres biens, et à qui ils fournissent le minimum vital pour leur reproduction. Ce système économique et social a, sans aucun doute, des implications politiques, religieuses, juridiques, etc. ; je m’en suis tenu, dans sa définition générale, à ses fondements. Si l’on s’accorde donc sur cette approche, il ne me semble pas juste d’affirmer qu’un tel système est dominant dans les rapports qui régissent les relations entre les Mauritaniens. Dans notre pays, il me semble que ce sont les rapports marchands de type capitaliste qui dominent, en s’imbriquant à des relations qu’on peut caractériser de semi-féodales, surtout dans les campagnes. Ici et là, dans le Trarza, dans les Adwaba de l’Aftout, dans les Hodhs, peut-être dans le Guidimakha, il existe des survivances, des séquelles plus ou moins marquantes de l’esclavage, sans que l’on puisse en parler comme système, encore moins comme système dominant. L’esclavage est, sans conteste, la forme la plus abjecte de l’exploitation de l’homme par l’homme. Du fait de ses survivances dans notre pays, des pratiques de tous ordres liées à son histoire et aux modes de pensée dominants, aux souffrances de tous genres, aux injustices et aux humiliations inqualifiables, qu’en son nom, bon nombre de Mauritaniens subissent, nous devons en parler comme une question majeure et envisager ensemble les moyens de l’éradiquer. Mais il s’agit de le faire en ayant en vue la recherche de solutions effectives, et non dans un esprit de confrontation, encore moins de revanche contre les anciens maîtres. Nous devons convaincre ces derniers des sentiments de justice et d’équité qui nous animent, et, si possible, les associer à notre entreprise. Dans l’article que Mohamed Ould Maouloud et moi avons publié dans vos colonnes, nous préconisons l’adoption d’une politique de discrimination positive. Nous avons même suggéré l’inscription du délit anti-raciste et anti-esclavagiste dans le code pénal... Par ailleurs, si “rien ne devrait être plus important que la liberté de l’individu”, le déni des libertés dans notre pays se conjugue d’abord, pour la majorité des Mauritaniens, avec les rapports interpersonnels de type semi-féodal qui prévalent dans les campagnes mauritaniennes, en relation avec la maîtrise des terres, des zones de parcours, la gestion des troupeaux, des puits et points d’eau, des palmeraies, etc. Ces rapports concernent les H’ratiin, les Riimaybe, les Komo, les Aznagua, les sans-terre et sans troupeaux de toutes les communautés, ainsi que les petits propriétaires de toutes catégories. Les dénis de liberté se conjuguent également avec les formes plus récentes de production, dans les périmètres irrigués, dans les usines et autres unités de production, etc. Ils concernent aussi - et ce n’est pas le moindre enjeu des libertés en Mauritanie!- l’exercice des droits fondamentaux d’organisation, d’expression, de parole, de croyance, etc. C’est d’abord et également dans ces domaines, mais aussi et bien sûr celui de l’esclavage, que pour les Mauritaniens, “rien ne devrait être plus important que la liberté”. REMONTER Accepteriez-vous qu’un "esclave" (pour reprendre l’expression de Messaoud) soit président de la République? Vous posez la question, à juste titre, en rapport avec la boutade de Messaoud Ould Boulkheïr. J’espère, pour ne pas donner prise à ceux qui l’accusent de particularisme et de racisme, qu’il se refusera à la voir transformée en slogan électoral du genre : “Votez pour le candidat des esclaves et des noirs !” J’aurai pu m’offusquer de votre question mais ce serait à tort... Oui donc, sans aucune hésitation ! J’accepterai bien, quant à moi, l’UFP également, qu’un " esclave " soit président de la République. Nous sommes héritiers d’un mouvement politique et de traditions de lutte qui ne font pas l’ombre d’un doute à ce sujet. Un ami de l’UFP dit souvent : “Ce qui me plaît en vous, c’est que les riches comme les pauvres, les intellectuels comme les illettrés se côtoient et y exercent des responsabilités.” Rappelez-vous que la majorité de nos dirigeants sont issus du MND qui a été à la pointe de la lutte pour l’émancipation des esclaves et des paysans. Lors de la constitution de la liste beige en 1990, c’est le MND qui a pris l’initiative de prendre contact avec Messaoud et l’a parrainé comme tête de liste. L’UFP compte bon nombre de responsables d’origine hartani aux niveaux les plus élevés et elle en a toujours présenté sur ses listes électorales. Nous avons gagné dans six municipalités au cours des dernières élections et quatre de nos maires sont d’origine hartani. Ceci étant, je ne suis pas sûr que la majorité des électeurs accepterait aujourd’hui qu’un " esclave " soit président de la République. Tout au moins la question mérite d’être posée. Elle se pose de manière encore plus grave lorsqu’il s’agit des femmes. Je suis formel : notre société est loin d’être mûre pour accepter qu’une femme exerce les plus hautes fonctions politiques. Déjà, au niveau de ceux qui ont pour métier la politique, nous autres Mauritaniens comptons parmi les plus arriérés, au point où, dans la direction de toutes les formations politiques, parmi les élus, aussi bien au parlement que dans les communes, les femmes sont rares, voire exceptionnellement présentes. Les Mauritaniens, accepteraient-ils aujourd’hui qu’un négro-africain soit président de la République ? Je ne le crois pas, non plus. Bref, nos mœurs politiques étant ce qu’elles sont, le niveau de conscience et la disposition des Mauritaniens comptant pour beaucoup dans les choix, en particulier les considérations claniques et tribales, régionalistes et " nationalitaires ", sociales et “castuelles”, il m’étonnerait que les Mauritaniens choisissent, aujourd’hui, " un esclave ", un négro-africain, une femme, un forgeron ou un griot comme président de la République. Si nous avons nos propres spécificités, nous sommes loin d’être les seuls à être confrontés à ce type de pesanteurs. Il a fallu attendre bien longtemps avant que les femmes n’accèdent au droit de vote en Occident. La parité est encore mal vécue en France. Les Zidane et autres Thuram jouiront de tous les honneurs de la République en tant qu’excellents footballeurs, mais ne bénéficieront pas de la majorité des suffrages des Français pour remplacer Jacques Chirac. Les États-Unis d’Amérique ont un système démocratique digne de respect, mais je ne crois pas que les Américains éliraient de nos jours un Noir Président de USA, encore moins un musulman ! Devrait-on se suffire de faire le constat? Je ne le pense pas! Nous devons, nous autres démocrates conséquents, nous battre, diffuser au maximum nos idées, heurter même quelques fois les habitudes, et parvenir au fur et à mesure à bousculer les pesanteurs sociales en matière démocratique. C’est bien de le proclamer, mais c’est encore mieux de le pratiquer soi-même, dans sa famille, parmi ses proches, dans son parti, dans ses relations avec les partenaires et partout où on est appelé à agir. Les dirigeants politiques de notre pays, à commencer par mes camarades de l’UFP et moi-même, pourraient donner l’exemple en commençant par s’interroger sur leur propre comportement à ces niveaux que je viens d’énumérer... C’est sûr qu’en corrigeant notre comportement propre, nous apporterons une contribution remarquable à la société dans la levée progressive des pesanteurs qui l’enchaînent. Et alors, sans aucun doute, nos enfants ou nos petits-enfants, sans considération de la couleur de leur peau, de leur origine tribale ou sociale, pourront demain être électeurs et éligibles dans une Mauritanie démocratique et prospère. Nous n’y parviendrons qu’en luttant contre toutes les formes d’intolérance et en enracinant un système politique et démocratique respectueux de nos différences. Propos recueillis par Hindou Mint Aïnina REMONTER |