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La parole aux nassériens

Par Mohamed Mahmoud O. Chekh

(Calame n° 200, octobre 1997)

Six semaines après leur rupture avec le Pouvoir, le groupe des nasséristes démissionnaires du PRDS, continue de tenir le haut du pavé de la vie politique nationale. Alors qu'une nouvelle vague de 21 personnes (dont 17 à Nouadhibou et 4 à Nouakchott) a annoncé, la semaine dernière, sa démission du Parti-Etat, les chefs de file du groupe continuent de s'activer pour susciter de nouvelles démissions. Et tandis que le Pouvoir semble jusqu'ici garder son calme, les débats continuent sur l'historique, les méthodes et la réalité du mouvement nassériste dans notre pays.

Les nasséristes ont-ils vraiment rompu avec le Pouvoir? Quel rôle ont-ils joué lors des événements de 89 et consorts? Peuvent-ils intégrer une opposition dominée par leurs adversaires idéologiques historiques?

Mohamed Mahmoud Ould Cheikh répond au nom des nasséristes.

Le Calame : Cela fait 40 jours que votre groupe a rompu avec le Pouvoir et son parti. Quel bilan faites-vous de votre action durant cette période?

Mohamed Mahmoud Ould Cheikh: Il est encore difficile de faire un tel bilan, eu égard à la complexité de la situation politique dans notre pays. D’une part, l’expérience démocratique est encore assez jeune et, d’autre part, les mécanismes qui la régissent sont assez subtiles. Il y a donc nombre de difficultés structurelles. Mais, jusqu’à présent en tout cas, on peut dire avec certitude que l’opinion nationale a accueilli favorablement notre initiative. Qu’il s’agit de l’élite politique, quel que soit son positionnement ou des simples citoyens. Ce qui montre que les conditions sont favorables à tous ceux qui veulent entreprendre un travail politique sérieux. Et ce malgré le défaitisme et le désespoir qui ont commencé à gagner l’élite politique, y compris notre propre groupe qui a déféré, pour cette raison, son initiative à maintes reprises…

En plus de la Capitale où nous avons pris contact avec l’ensemble des acteurs politiques et de la société civile, nous avons été à Zouératt et à Nouadhibou, villes que nous considérons comme étant des fiefs de l’opposition. Ce que les prochaines étapes vont sans doute montrer, malgré les tentatives du Pouvoir de semer la confusion, en faisant recours à son arme favorite: le tribalisme ou le régionalisme.

L.C: Ces villes (Nouadhibou, Nouakchott, Zouératt ainsi que beaucoup d’autres) ont toujours été favorables à l’opposition, depuis le début du processus démocratique. Mais, à l’évidence, cela ne suffit pas…

MMOC : Je ne saurais faire une évaluation de la manière dont l’opposition a géré une telle sympathie dont elle a toujours bénéficié ici et ailleurs, notamment lors des dernières législatives où le Pouvoir y a été acculé à la fraude, comme j’ai pu m’en rendre compte. Mais je pense que cette base ne peut pas faire plus que ce qu’on lui demande. Et jusqu’à présent on ne lui a demandé qu’une chose: voter. Et elle l’a fait. A ma connaissance, on ne lui a pas demandé autre chose.

L.C : Autrement dit, pensez-vous que la légalité peut, aujourd’hui, conduire au changement?

MMOC : Je le crois. Sans doute parce que je suis condamné à y croire. Comme tout politicien, mon destin, c’est avant tout la voie des urnes. Pour ce qui est des autres méthodes de changement, je n’en suis guère convaincu car, sous d’autres cieux, elles n’ont donné que les résultats que l’on sait.

En réalité si cette voie (celle des urnes) n’a pas encore donné satisfaction à l’opposition, c’est parce qu’elle n’a pas su dépasser ses divergences structurelles et surtout, les crises artificielles créées en son sein, par certains groupes.

Car en réalité, le salut de l’opposition passe par la prise de conscience du rôle négatif ou de la mission de ceux qui l’ont toujours divisée et continuent de le faire, qu’il s’agisse des éléments qui y ont été infiltrés par le Pouvoir, ou de ceux qui agissent par ignorance ou par des intérêts personnels.

En tant que groupe qui a longuement côtoyé le Pouvoir, nous pensons par ailleurs, que pour être à la hauteur des défis qui l’interpellent, tant sur le plan intérieur qu’extérieur, l’opposition doit mieux s’unir en créant un seul et unique parti. C’est seulement à ce prix là que l’espoir du changement pourrait renaître et que l’opposition pourra insuffler un sang nouveau dans ses rangs. Cela lui permettra aussi d’être mieux armée face aux multiples attaques qu’elle subit et de redéfinir ses méthodes, son style et son discours. Car si l’opposition a toujours encaissé, sans souvent réagir et, en tout cas, n’a jamais pu prendre l’initiative, c’est parce qu’elle était (et est toujours) divisée. Si elle avait su garder son unité du lendemain des Présidentielles de 92, beaucoup de choses auraient changé.

L.C: Trois des cinq partis qui forment le Front des Partis de l'Opposition -FPO- étaient dans un même parti et ne semblent pas garder un bon souvenir d’une telle expérience ou en tout cas leur cohabitation n’avait pas donné les résultats escomptés...

MMOC: Je ne le crois pas; les chefs et cadres de ces partis que j’ai eu à rencontrer, sont formels: l’émiettement de l’UFD a été l’œuvre de certains groupes et individus dont certains ont d’ailleurs rejoint le Pouvoir, après avoir accompli leur mission. C’est pourquoi je pense que les chefs de l’opposition doivent aujourd’hui se ressaisir et montrer qu’ils ont pris conscience d’un tel danger.

L.C: Les divergences d’ordre idéologique ont été aussi responsables d’un tel émiettement de l’UFD…

MMOC : Si tel était le cas, c’est une mauvaise compréhension de la nature et de ce qu’est l’idéologie. Le rôle de l’idéologie c’est de donner des directives et des aspects généraux de ce qui se passe localement ou au plan mondial. Mais en aucun cas, elle ne saurait être une référence pour le solutionnement de problèmes quotidiens ou de rapports entre individus. Notamment dans un pays comme le nôtre où il y a un véritable melting pot culturel et ethnique. La force de toute idéologie réside justement dans sa capacité à favoriser une interaction positive entre les différentes forces politiques et la cohabitation avec l’autre. Mais aussi à reconnaître ses limites et ses insuffisances, car l’idéologie étant une œuvre humaine, ne saurait être parfaite.

Chez nous, les idéologies ont été, le plus souvent, véhiculées par des étudiants, venus de l’étranger. Jusqu’ici, on en est resté au stade théorique. Les mouvements idéologiques sont restés coupés de la réalité parce qu’ayant voulu imposer des visions qui pêchent par leur idéalisme, sans tenir compte des réalités locales. Et, surtout sans trop s’occuper du quotidien: les conflits entre eux n’ont pas pour origine des divergences sur des problèmes pratiques ou quotidiens mais découlent d’approches théoriques qui sont évidemment inconciliables.

L.C: D’après certains, les idéologies, y compris le nassérisme, sont mortes. Qu’en pensez-vous?

MMOC : Je suis étonné de telles affirmations. Le nassérisme, ou en tout le nassérisme tel que nous le concevons, continue à exister. Qu’est-ce que c’est le nassérisme, pour nous? Le nassérisme, c’est la recherche de la dignité. Le nassérisme c’est la recherche de la liberté de l’homme et celle de sa patrie dans la complémentarité avec l’autre. C’est uns vision scientifique qui a pour cadre le monde arabe, le monde Islamique et l’Afrique et toute autre partie du monde qui lutte pour sa libération de l’Occident (…).

En Mauritanie, le nassérisme existe depuis 1978, en tant qu’organisation politique.

En 1984, nous avons abouti à la conclusion qu’une société comme la nôtre requiert des mécanismes politiques plus souples, plus ouverts et plus à même de favoriser la cohabitation avec l’autre. Ce fut d’ailleurs là l’une des causes majeures des divergences entre nous et certains de nos camarades…

Cette conviction de la nécessité d’éviter au pays les affres de la confrontation, a été aussi la raison pour laquelle nous avons tapé, en 1986, à la porte du Pouvoir. Auparavant nous avons plus d’une fois, fait preuve d’ouverture, à l’endroit de la société civile. C’est ainsi que nous nous sommes alliés, tour à tour, avec le MND, El Hor et les groupes négro-africains.

Avec l’avènement de la démocratie, en 1991, nous avons estimé que l’existence d’organisations politiques étroites n’est plus nécessaire. Et nous nous sommes naturellement sabordés. Ce qui ne veut pas dire pour autant que l’esprit nassérien n’existe plus. Il continue d’exister; seulement les nasséristes ne sont plus organisés de façon déclarée ou secrète.

L.C : D’aucuns estiment qu’au cours de votre alliance avec le Régime, vous avez joué un rôle de premier plan dans la politique d’exclusion, de déportation et même de massacres de la communauté noire. Que répondez-vous?

MMOC: Je dois d’abord dire qu’avant d’être des politiques, nous sommes d’abord musulmans. Et notre Sainte Religion nous recommande de considérer égaux blancs et noirs. Contrairement à l’Occident, où Nationalisme rime avec Nazisme, nous avons une autre compréhension du Nationalisme.

Comme je l’ai dit plus haut, et dans le cadre de l’esprit d’ouverture prôné depuis 1984, nous nous sommes alliés avec le Pouvoir à partir de 1986. Notre alliance reposait sur trois critères dont le premier est l’unité Nationale. Pour nous, la société mauritanienne se compose d’Arabes et de Négro-africains, deux communautés qui, parce qu’ayant la même religion, ont toujours cohabité dans la fraternité et la concorde. Nous pensons que toute idéologie politique, ne prenant pas en compte cette réalité est d’avance condamnée à l’échec.

Le second critère sur lequel repose cette alliance est que cette unité doit se faire dans le respect des réalités de chacun. Autant la Mauritanie est un pays africain, autant elle est aussi maghrébine, arabe et musulmane.

Quant au troisième et dernier critère, c’est que le régime devait traiter avec nous en tant que porteurs d’idéologie et non des carriéristes ou des opportunistes.

Cette alliance reposait aussi sur un modus vivendi: nous ne formulions notre point de vue que si nous sommes consultés par le Pouvoir.

Quant aux douloureux événements que le pays a connus en 1988 (avec l’arrestation des Baathistes) ou en 1989, nous les avons appris et subis en même temps que tout le monde.

S’agissant en particulier des événements de 89, nous pensons qu’ils sont d’autant plus graves qu’ils ont été fomentés par des forces extérieures qui voulaient redessiner une nouvelle carte de la sous-région. Nous pouvons affirmer, en effet, qu’ils faisaient partie d’un plan international dont le but était de transformer la crise du Moyen-Orient (entre Arabes et Israéliens) en un conflit entre Arabes et Africains. Nous avons, à l’époque, publié une déclaration pour dénoncer ces manœuvres qui s’inscrivent dans une logique de croisades et qui étaient menées par des missionnaires que nous suivions à la trace. Leur but était clair: couper le monde arabe et islamique de son prolongement africain.

L.C : Mais ces missionnaires ou croisés, comme vous les appelez, n’étaient pas au Pouvoir ici ou au Sénégal et n’ont certainement pas pris part aux déportations et aux massacres…

MMOC : Ce que je viens de dire ne dédouane pas les deux régimes qui ont laissé évoluer dans leur entourage des forces dont le but est de porter atteinte à cette dimension civilisationnelle de l’Islam. Et qui ont aussi ouvert la porte, dans les deux pays à ces missionnaires dont le travail a fini à la longue, par porter ses fruits. Le moment venu, nous ferons la lumière sur le rôle joué par des éléments, qui étaient parfois haut placés dans le Régime et qui ont eu à jouer un rôle important lors de ces événements…

L.C: Certains de ces éléments faisaient justement partie de votre groupe.

MMOC: Non, au contraire! Personnellement. En tant que groupe, nous avons été agressés à Sebkha, Toujounine et ailleurs, alors que nous essayions de sauver des Sénégalais. Car, de notre point de vue, il n’était pas de plus absurde que de rendre des Sénégalais vivant ici responsables de ce qui se passait à des centaines de kilomètres de là.

Notre position en tant que nasséristes était une position de principe: condamner fermement ces événements.

L.C: Comment alors expliquez-vous que vous avez continué à cohabiter avec le Régime, après ces événements?

MMOC: Nous n’avions pas le choix. A l’époque, on était en face d’un régime militaire. En plus, nous venions de sortir d’une longue épreuve de confrontation avec le Pouvoir et on était mal préparé à de nouveaux affrontements. Malgré le danger pour toute la Mauritanie que représentent les pratiques du Régime, on était donc condamnés à continuer à cohabiter avec lui, pour pouvoir influer sur sa décision et faire entendre notre voix, afin de faire échouer ce complot qui visait l’existence même du pays.

L.C : D’aucuns estiment que votre rupture avec le Pouvoir relève de la mise en scène. On observe en particulier que le Régime repose toujours sur les mêmes individus.

MMOC: Je pense qu’il faut se garder des jugements et des préjugés qui reposent sur les comportements des individus. Et de ne pas juger tel ou tel courant politique à partir des attitudes d’individus qui y ont adhéré à un moment donné.

Et si tel était le cas, on pourrait dire que le Régime de Ould Taya est le Régime du MND. Et que les événements de 89 ont été gérés par le MND. Car depuis l’avènement de Ould Taya au Pouvoir, le Pouvoir est entre les mains d’un seul homme: Louleyd Ould Weddad (Directeur du cabinet du Président, NDLR). Je puis donc vous affirmer que la rupture entre Ould Taya et nous, en tant que groupe -dont il connaît plus que quiconque les dirigeants- est totale et définitive. Ce qui n’empêche pas certains individus de continuer à collaborer avec lui.

L.C : Comment alors expliquer que le Pouvoir n’a pas eu la main lourde avec vous?

MMOC : Jusqu’à présent, on ne peut pas exclure une telle éventualité. Certes, après l’impact négatif sur l’opinion de sa première tentative, il a changé de stratégie. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il renonce aux arrestations et à la répression. Il pourrait même et des signes le montrent déjà, susciter des agitations scolaires par le biais de ses services de renseignements pour justifier une éventuelle campagne de répression dans les rangs du groupe des démissionnaires.

Il y a également les élections présidentielles qui pourraient le dissuader d’entrer en conflit ouvert avec un mouvement politique dont il connaît de quelle manière il avait déstabilisé son prédécesseur.

Propos recueillis par Ndjoubnane



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