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DÉMOCRATIE ET GOUVERNANCE EN AFRIQUE DE L'OUEST : QUELQUES ENSEIGNEMENTS DE L'HISTOIRE

Mohamed Ould Maouloud (Professeur d'histoire à l'Université de Nouakchott) Septembre 2003

I. L'HISTOIRE : ENTRE INDIFFÉRENCE ET INSTRUMENTALISATION

II. ÉLÉMENTS D'HISTOIRE ET GOUVERNANCE

III. TRADITION ET MODERNITÉ

IV. CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE.


« Pour juger ou extrapoler, la connaissance du point actuel n'est pas suffisante, c'est celle de toute la courbe qui compte»

Joseph Ki Zerbo


Introduction

L'Afrique est aujourd'hui confrontée à des défis multiples qui mettent en cause même les acquis politiques généralement considérées comme les plus précieux de ces quarante dernières années (existence d'Etats, mouvement vers l'intégration régionale, . Une conjugaison de malheurs (impasses des processus de réformes, guerre civiles interethnique, aggravation de la pauvreté, extension des grandes endémies, etc.) menace de ramener le continent dans une régression profonde, propice dans le contexte d'une mondialisation accélérée, à une marginalisation durable, sinon à une remise sous tutelle, dans la logique des institutions de Breton Woods.

On se désole un peu partout de voir l'Afrique manquer à nouveau son décollage, avec l'échec des différentes stratégies de développement.

Entre autres, les modes de gouvernance sont de plus en plus mis en cause du fait des ratages relatifs à des questions aussi vitales que la paix civile et la gestion des ressources nationales.

La présente communication s'inscrit dans le cadre de la réflexion initiée par le Club du Sahel sur ces questions, et vise à croiser l'expérience historique des peuples de l'Afrique de l'Ouest avec les problématiques de la gouvernance.

La démarche est originale et sans doute féconde, mais la matière est fort complexe, et les points d'appui (travaux de synthèse suffisamment documentés et analyses préalables) bien rares. La prudence et l'objectivité qui doivent être la règle en matière scientifique nous imposent donc de nous contenter ici de poser des questions ou de formuler des hypothèses qui peuvent orienter un effort de recherche et de réflexion ultérieures.

Il ne s'agira point alors de passer en revue les siècles et les listes des empires et des rois mais de rendre compte de la manière dont l'histoire, en marquant les cultures et donc les comportements et les représentations des acteurs, interfère directement ou indirectement avec les problématiques de la gouvernance.

Et lorsqu'on relèvera les règles, les pratiques, les institutions traditionnelles et qui demeurent toujours vivantes, on évitera d'oublier que le présent s'approprie le legs du passé forcément en le réaménageant, et qu'il faut apprécier dans les faits culturels abordés la part du général et du particulier, le poids de l'histoire et les transformations en cours.

I. L'histoire : entre indifférence et instrumentalisation

Ce que l'expérience historique de nos sociétés peut apporter pour une réappropriation du pouvoir d'invention et d'initiative, ne suscite pas un réel intérêt de la part de l'intelligentsia et des dirigeants africains, plus préoccupés d'un prétendu développement que de réinvestir la pressé.

En vérité à l'époque des indépendances l'engouement pour l'histoire africaine était notable au sein l'intelligentsia, à une époque où l'affirmation de soi, de l'identité nationale propre à chacun des nouveaux Etats avait besoin du label légitimant de la science historique. La recherche africaniste connaît alors un réel essor grâce aux dynamismes des universités africaines, notamment celle de Dakar. Les travaux trouvent leur synthèse dans l'admirable Histoire de l'Afrique noire de Joseph Ki-Zerbo(1978).

Dans les années 1980, au moment où l'intérêt pour les études africaniste retombait en France, l'école historique africaine se posait de nouvelles questions : comment sortir des sentiers battus ? Ne faut -il pas soustraire l'histoire au découpage arbitraire de nos Etats ? D'où l'intérêt d'une autre brillante synthèse : La Sénégambie du XV siècle, de Boubacar Barry (1988).

Mais depuis la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, l'Afrique n'est plus à la mode en occident où toute l'attention est désormais tournée vers l'Est. Les élites africaines elles-mêmes, fascinées ou stupéfaites devant l'accélération de la mondialisation, et fuyant une réalité africaine affligeante vivent désormais en dehors de leur histoire. Ou plutôt développent à son égard une attitude duale.

• Tantôt indifférentes, puisque rarement une réflexion sur l'expérience historique de nos sociétés n'apparaît dans les actes des Etats ou dans les discours des élites.

• Tantôt, dans les contextes de crises et conflits interethniques, (en particulier dans la dernière décennie du siècle passé), sollicitant à nouveau l'histoire, ou plutôt la réécrivant pour légitimer ou rejeter des prétentions territoriales ou de pouvoir.

Les « Livres bancs » publiés par les gouvernements sénégalais et mauritanien à la suite des événements de 1989 illustrent éloquemment cette instrumentalisation de l'histoire, qu'on retrouve aussi dans la controverse liée au conflit ivoirien. Cette dérive constitue une pression sérieuse sur la recherche et sur les chercheurs qui savent que leur métier n'est pas de fournir des armes au discours ethnicistes.

II. éléments d'histoire et Gouvernance

Pour ne prendre que le XI6™ siècle dont les événements marquent encore la mémoire collective des populations, l'Afrique de l'Ouest a vu surgir ou coexister, ici et là, des systèmes politiques de tous genres.

Des sociétés segmentaires sans Etat dans les zones côtières (Côte d'Ivoire- Rivières du Sud) sans véritable hiérarchie, où les chefs des lignages dirigent des communautés égalitaires. Des embryons de formation étatique dans les sociétés maures nomades (Mauritanie actuelle) où l'autorité de l'émir transcendait les lignages, sans qu'il arrive à être autre chose qu'un primus inter pares.

Entre ces deux zones, une diversité de formations monarchiques dont il convient de relever les plus notables.

2.1. Des monarchies électives

La monarchie centralisée des Mossi-Dagomba, à l'organisation extrêmement élaborée, qui a tous les traits d'un état féodal, auquel ne manque que la bureaucratie des scribes. Bien que le Mogho-Naba, souverain et justicier suprême ait droit de vie ou de mort sur ses sujets, son pouvoir était tempéré par un ensemble de coutumes dont la précision et la permanence n'a pas varié depuis des siècles. Une loi fondamentale non écrite qui permet la formule : « le roi règne et la coutume gouverne»

Le principe de succession héréditaire était tempéré par une élection formelle par les grands dignitaires du royaume.

Ce système oligarchique de monarchie élective qui qu départ est le résultat d'un compromis entre divers chefs de communautés ou de lignages qui deviennent de Grands Electeurs ou des chefs de provinces, ou le retrouve aussi loin du pays mossi, dans le finistère de la Sénégambie, au royaume ouolof du Waalo.

Ici l'élection du Brack n'est pas une formalité puisqu'elle met en compétition trois meen (lignages matrilinéaires) au sein desquels le souverain est choisi par les trois grands électeurs (le maître des eaux, le maître de la terre et le trésorier du royaume).

En amont des Rivières du sud (entre la côte et le Fouta Djallon) le royaume de N'gabu est une sorte de confédération regroupant, selon les circonstances, une trentaine de provinces, qui ont inventé un système original : le pouvoir royal est rotatif au sein des trois principales provinces. Le Mansa élu, quitte obligatoirement sa province d'origine pour résider dans la capitale, Kansala. Ce pouvoir est d'essence matrilinéaire, et la transmission du pouvoir est bilinéaire c'est à dire princière par « la barbe et le sein ».

2.2. Des théocraties

Au Fouta Djallon, la vieille théocratie a été minée, de 1818 à 1848, par la rivalité entre deux familles royales, les Soriya et les Alfaya, aggravée par l'arbitrage intéressé du Conseil des Anciens. Entre ce qui devient deux partis, on finit par convenir, en 1843, d'un compromis : la succession biennale. L'almamy Oumar inaugure ce système d'alternance en cédant le pouvoir à Ibrahima Sori. Mais le compromis est remis en cause par une trahison d'Ibrahima. Oumar repend le pouvoir huit ans avant de le céder à nouveau à son rival. Le système se stabilise entre 1872 et 1890 pour mieux mater la rébellion « Hubbu » mouvement de réforme politico- religieux dirigé par le marabout Qadiri Mamadu Juhe.

Dans la première moitié du XIXe siècle, un marabout peul du nom de Seku Amadou réussit, par la guerre sainte, à s'imposer sur tout le delta central du Niger où il établit un Etat théocratique ayant pour capitale Hamdallahi.

Le régime de la Dina du Macina séduisante organisation spatiale et socioculturelle est la mise en œuvre d'une utopie d'inspiration religieuse. Quoique austère, cet ordre règle avec mesure et rationalité les questions de la vie quotidienne des populations : création de 600 écoles d'État, unification des poids et mesures et surveillance des marchés, amélioration du trafic fluvial et des communications terrestres, mise en place d'une système fiscal bien agencé et moins vexatoire que sous les règnes arma et touareg.

Plus remarquable encore était le caractère collégial de l'administration du Cheikh. « Je voudrais, avait-il dit, ne pas avoir seul la charge d'administrer la Dina ; ce pouvoir n'appartient qu'à Dieu ». De fait, il était assisté par un grand conseil de 40 marabouts âgés d'au moins 40 ans, organisme central dans les domaines législatifs, exécutif et judiciaire, cadre véritable des décision de l'Etat. L'Emir des Croyant avait deux adjoints choisis au sein du Grand Conseil et qui constituaient avec lui un triumvirat suprême.

En cas de divergence entre lui et le Grand Conseil, on choisissait par tirage au sort 40 marabouts et 60 suppléants, sorte de cour suprême, qui arbitraient en dernière instance.

Ce survol furtif des formations étatique de l'Ouest africain au XIX siècle met en lumière le pouvoir d'invention et d'initiative des élites dirigeantes de l'époque.

Chaque entité a sa spécificité et son génie propre. Il n'existe pas véritablement de modèle de monarchie élective, de théocratie ou de pouvoir lignager, adopté partout. Quoique les principes fondateurs de ces Etats puissent être les mêmes. C'est cette faculté d'invention qui a été perdue depuis la colonisation par les élites politiques africaines. Ce pourrait être un premier thème de réflexion.

2.3. Quelques réflexions sur la gestion du politique avant la colonisation

a- Equilibre et limitation des pouvoirs

L'essence despotique des systèmes politiques précoloniaux ne produisait pas forcément des tyrans aux pouvoirs absolus. Généralement les souverains devaient compter avec l'oligarchie qui les investissait (les grands Electeurs), les prétentions, souvent inévitables, un parti concurrent (ce qui conduit, parfois, à la reconnaissance du principe d'alternance), et avec la menace du Djihad porté par un Islam réformateur et dynamique (à l'origine d'un clivage politique entre aristocratie guerrière et parti maraboutique).

b- Primauté de la loi (d'essence sacrée) par rapport à la volonté du souverain

Le souverain (Oba) du Bénin, monarque absolu et déifié, n'en est pas moins soumis aux rigueurs des rites innombrables auxquels il ne pouvait se dérober. Le Mogho Naba du Mossi était soumis à la même contrainte. Ces sociétés se reconnaissaient dans ces lois non écrites et sacrées.

Il en est en de même dans les théocratie musulmanes où l'Emir n'était légitime que pour autant qu'il appliquait la loi du Dieu.

Les sociétés ouest africaines portent de nos jours un regard différent sur les lois qui les gouvernent. La légitimité des lois fondamentales et celle des institutions qui en sont issues n'est ni évidente ni réellement reconnue dans les faits aussi bien par les populations, qui en ignorent parfois l'existence, que par l'élite dirigeante, qui ne se prive par de subterfuges et use de stratégies multiples pour subordonner la loi et l'état.

Cette évolution du rapport des sociétés aux lois qui les gouvernent mérite une étude approfondie susceptible de donner pertinence et consistance au paradigme de l'Etat de droit question centrale de la gouvernance. Comment comprendre la méfiance des populations vis-à-vis du droit positif ? Par quelle voie ce dernier peut -il accéder à cette légitimité indispensable ?

Nuançons, tout de même : l'urbanisation phénoménale que vivent les sociétés ouest africaines modifie les modes de vie traditionnels et produit au sein de populations perdues dans l'anonymat des villes une forte demande d'état et donc de droit notamment dans le contexte de crise économique et sociale.

c- L'arbitrage de la justice

En pays de tradition animiste, l'administration de la justice est une prérogative du souverain. Dans ce cas il n'y a pas de séparation avec le politique. Toutefois elle se conforme à des règles et normes coutumières plus ou moins stables.

Par contre en pays d'Imam, la charge revient au Cadi nommé par le souverain et qui juge suivant la loi coranique.

En principe, il ne peut se soumettre à aucune autre considération et bénéficie de l'immunité reconnue à tout les jurisconsulte. Même en région nomade maure où règnent l'anarchie guerrière et l'absence de véritable autorité étatique, les grands érudits jouissaient d'une sorte d'immunité qui les autorisait à dire ou à prononcer le droit et, sauf cas exceptionnels, leur aura suffisait à assurer la sécurité de quiconque se plaçait sous leur protection.

L'introduction du droit positif, en désacralisant la charge ne garantit plus aux yeux des justiciables les normes traditionnelles de science et d'honorabilité à la base de toute justice impartiale. La marchandisation des fonctions publiques est venue aggraver la méfiance vis à vis d'une justice à la vénalité croissante.

d- La gestion des différends fonciers

La mémoire collective garde encore trace des mouvements de populations qui ont marqué le dernier millénaire.

Dans toute la zone sahélienne, c'était la seule réponse à la conjonction des pressions démographiques, des précarités écologiques et des désordres politiques associés à ces phénomènes. Dans les sociétés ouest africaines, les lignages adoptent des stratégies d'appropriation des terres et l'intégration des migrants visant à les renforcer face aux autres groupes. Une détérioration du contexte entraîne scissions et exodes.

L'histoire du peuplement de Tichit qui s'entend sur pré de huit siècles n'est qu'une succession de rivalité entre les Chorfa et les Masna. Ces derniers, chefs de la ville, avait imposé que le droit à l'établissement des migrants passe par l'intégration dans leur clan.

Aujourd'hui l'attitude vis à vis du migrant étranger a changé depuis que l'intervention de l'Etat a fragilisé la maîtrise du terroir par le lignage et depuis que le migrant a cessé de s'intégrer au clan pour se poser en concurrent. La xénophobie relevée chez les populations autochtones, leur hostilité aux politiques foncières de l'Etat est à mettre en rapport avec cette modification du statut de l'étranger.

Les Anciens, mémoires vivantes des communautés, étaient à même de gérer les différends, sur la base d'une bonne connaissance de l'histoire du terroir.

L'administration des États est, aujourd'hui, entre les mains de fonctionnaires généralement peu au fait des données de l'histoire, des espaces et des hommes concernés, et n'arrivent bien souvent pas à maîtriser les conflits. Il est notable que l'effort d'enquêtes et d'études sur les régimes fonciers traditionnels initiés par les administrations coloniales n'aient pas été poursuives par des fonctionnaires nationaux qui, très souvent, connaissent les réalités locales moins bien que des étrangers.

e- Gestion des conflits

Durant la période de déclin (XVT au XIXe siècle), l'Afrique de l'Ouest fut en proie à une saignée continue de ses forces, conséquence de la traite négrière mais aussi des guerres incessantes, des pillages quotidiens et de l'insécurité permanente. Manifestations d'un déclin irrésistible qu'est venu sanctionner l'occupation coloniale.

Au total les sociétés Ouest-africaines étaient incapables de se soustraire durablement aux désordres et aux guerres. Mais elles développèrent des stratégies multiples pour limiter les dégâts, réduire au minimum le nombre des adversaires, prévenir les conflits lorsque la coexistence était inévitable entre parties en litige.

L'organisation monarchique assurait un minimum d'ordre en arbitrant les conflits entre les lignages. Mais quand les confrontations politiques surgissaient au sein d'un royaume ou entre royaumes, il n'existait aucune instance d'arbitrage. C'était généralement l'équilibre des forces ou l'alliance face à un tiers-ennemi plus redoutable qui imposait un compromis durable.

Ou retrouve des traces de ces stratégies dans l'institution encore vivante du « cousinage ethnique (communément appelé « cousinage à plaisanterie ») entre Peuls et Séréres (ou Sérères et Diolas) qui, peut-être depuis l'époque lointaine où ils cohabitaient dans le bassins du Sénégal, interdit toute confrontation entre les deux communautés et évacue les tension éventuelles par le biais de gestes et de propos de plaisanterie.

On peut ranger dans le même registre ce trait culturel des maures Oulad Dayman pour lesquels le recours à la force est une attitude avilissante, à l'opposé du flegme et de la force du verbe raffiné qui sont les principales vertus de l'homme de bien. Ce pacifisme positif qui place la compétition sur un terrain où ces paisibles marabouts se sentent le plus à l'aise, est probablement une des lointaines conséquences socioculturelles de la guerre de Charbaba au XVIF siècle qui se termina par la défaite totale du parti maraboutique et la victoire des guerriers Hassan. Ces dernières interdirent aux marabouts du sud -ouest mauritanien, dont les Oulad Deyman, tout part d'armes.

Une autre formule, désuète de nos jours, consiste en pays nomades à échanger de jeunes otages (en général des princes) comme gage de bonne volonté et pour garantir par toutes les parties le respect des accords de paix conclus. Les alliances matrimoniales jouaient également un grand rôle, comme dans le cas du mariage de l'Emir du Trarza, Mohamed Lehbib, et de la Linguère du Waalo, Diambott.

En pays musulman, la dette de sang prise en charge par la communauté du meurtrier est versée à la communauté de la victime pour éteindre toute velléité de revanche ou de poursuite. Cette responsabilisation collective est ambivalente. Autant elle permet souvent de limiter les dérapages dans les relation entre groupes, autant elle conduit parfois à transformes un conflit interpersonnel en conflit général.

f- Sécurité extérieure

Avant la colonisation, la sécurité des États était assurée par des armées levées à l'occasion, recrutant parmi les hommes valides. Les grands souverains ont des élites guerrières spécialisées dans le métier des armes. Dans la plupart de ces sociétés la fonction guerrière concerne de larges groupes, comme les tribus Hassan au Sahara occidental ou les esclaves de la couronne (Céddo) dans les pays de la Sénégambie.

Cette tradition reste vivace de nos jours. Pourrait-t-elle nourrir les processus de violence en cours ? Serait-elle susceptible - si elle était bien canalisée - d'être l'axe d'une doctrine de défense nouvelle fondée sur une armée citoyenne qui protège la collectivité nationale sans créer une caste militaire coupée de la société et portée par son autonomie vers la violence et les coups d'État ?

g- Institution traditionnelle

Dans certains Etats de l'Afrique de l'ouest, les institutions de la chefferie traditionnelle remaniées et parfois discréditées par l'instrumentalisation coloniale, sont tombées en désuétude. Mais certaines grandes chefferies se maintiennent et continuent d'exercer une influence notable sur les communautés et les individus ? Le Mogho -Naba des Mossi, le Souverain du Bénin, demeurent incontournables. Pour quelles raisons devrions-nous absolument, à l'exemple de la France, sacrifier à la modernisation ces dernières représentants de l'ordre ancien ? La Grande-Bretagne est- elle moins moderne avec sa monarchie constitutionnelle qui, au delà de la préservation de l'unité symbolique de son ancien empire, constitue un gage de continuité de l'Etat et un symbole de son identité ?

Or la mise à l'écart de la chefferie traditionnelle prive la société et l'Etat d'un acteur bien informé et, d'un certain point de vue, mieux outillé pour régler les complexes différends intercommunautaires que les fonctionnaires, peu au fait des antécédents et des usages en cours.

III. Tradition et modernité

Le concours de l'histoire et de l'anthropologie est indispensable pour saisir le sens caché des dynamiques des sociétés ouest- Africaines. Ces sociétés et cultures ont vraisemblablement connu des bouleversements plus profonds depuis l'indépendance que ceux qu'elles avaient connus depuis les premiers contacts avec les Européens, voire depuis les grands empires.

Il ne s'agit pour nous de traquer les survivances du passé ou de la culture traditionnelle pour en proposer la restauration, ou d'adopter une perspective de la « modernité » qui les relègue au statut de reliques, à conserver comme témoins d'un passé révolu.

Même dans les cas où le changement s'effectue de manière brutale (volontaire ou forcé) il n'apparaît jamais dans le domaine de la culture comme produisant une rupture entre « tradition » et modernité, mais comme un processus « de réorganisation » des significations que la société interprète dans ses représentations et attribue à ses comportements. » (P. Bonté).

Traditions modernisées ou modernisation traditionnelle ? Peu importe. Le choix de l'intelligentsia et des élites doit être d'identifier et d'accepter le poids des dynamiques sociales, de reconnaître les rapports particuliers que les peuples, les groupes, les individus nouent entre eux, et sur cette base, de se réapproprier le droit et le pouvoir d'invention. Suivre cette « logique des peuples » chère à Yves Person, pour entrer dans la modernité véritable, c'est à dire rendre compte de la vérité de nos sociétés, même si sa formalisation et se rationalisation peut emprunter au paradigme de la modernité à l'occidentale.

IV. conclusion

L'Afrique cherche à sortir d'une longue période de déclin qui couvre plusieurs siècles et dont les moments forts sont la traite négrière et la colonisation.

Elle souhaite accomplir le saut salutaire dans une modernité longtemps inaccessible. Sans prendre d'élan. Ce qui ne porte guerre bien loin.

La réévaluation de leur histoire permet de rendre compte qu'aux siècles passés les sociétés africaines ne jouissaient ni de paix, ni de développement ; que l'instabilité des pouvoirs politiques amplifiaient autant l'effet des crises économiques et sociales que celui des péjorations climatiques.

Seule consolation pour cette époque, mais elle était de taille : ces sociétés avaient la possibilité d'inventés leur devenir, d'initier les solutions politiques à leurs problèmes comme l'illustrent éloquemment la variété des modèles étatiques et les redéfinitions constantes qu'ils subissaient.

Le défi véritable est sans doute, pour l'intelligentsia et pour les Etats africains, de ne plus se complaire dans l'imitation stérile, et de recouvrer cette capacité d'invention qui commande entre autre une réévaluation du passé de ces sociétés et de leurs problèmes. En fin de compte, l'histoire n'est pas susceptible d'apporter des solutions toutes faites aux problèmes qui se posent au présent. Mais elle participe à leur invention. C'est ce qu'exprime ce bel adage des peuples du golfe de Bénin : « c'est au bout de la vieille corde qu 'on tresse la nouvelle ».


Bibliographie SOMMAIRE

Barry, Boubacar. La Sénégambie du XVe au XIXe siècle Traite négrière, Islam, conquête coloniale-Paris, l'Harmattan, 1988.

Copans, Jean. La longue marche de la modernité africaine savoir, intellectuels, démocratie. Paris, Karthala 1990.

Coquery-Vidrovitch, Catherine, Quand l'essor du secteur informel se nourrit des acquis du passé, m Le Monde Diplomatique, n°470, mai 1993, p. 16-17

La Diversité logistique et culturelle et les enjeux du développement sous la direction de Slim Katria Haddad. Beyrouth, Université Saint Joseph, 1997.

Gallais, Jean. Homme du Sahel - Paris, Flammarion 1984. Ki Zerbo, Joseph. Histoire de l'Afrique Noire : D'hier à demain- Paris, Hatier, 1978.

Lignages et territoires en Afrique au XllIe""" et XIXe""' siècle. Stratégies compétitions, intégration. Sous la direction de Claude Hélène Perrot. Paris Carthala 2000.

Roulaud, M., Le droit des peuples autochtones. Le développement devrait-il tuer la culture ?, in Le Monde Diplomatique, n° 471, juin 1993, p. 16-17



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